Un nouveau documentaire explore l’héritage de Gülen alors que son mouvement fait face à la répression et à l’exil
Les points importants
- Documentaire : « GULEN: Devoted to Education & Dialogue » donne la parole à 35 intervenants issus de 14 pays.Répression : plus de 720 000 personnes ont été visées par des procédures judiciaires en Turquie depuis 2016.Héritage : le film interroge l’avenir du mouvement Hizmet après la mort de Gülen.
Fatma Zibak
Un nouveau documentaire diffusé sur YouTube le 17 octobre examine comment les enseignements du prédicateur musulman turc Fethullah Gülen ont encouragé ses disciples à fonder des écoles et à promouvoir le dialogue dans le monde, et comment son mouvement affronte la répression, l’exil et la vie après sa mort, selon ses producteurs.
Le film de 90 minutes, « GULEN: Devoted to Education & Dialogue », donne la parole à 35 intervenants issus de 14 pays. Sa sortie intervient trois jours avant le deuxième anniversaire de la mort de Gülen, le 20 octobre 2024.
Réalisé par Ahmet Ünal et produit par Raindrops Productions LLC, avec Rıdvan Kızıltepe comme coordinateur de projet, le documentaire suit les idées de Gülen au-delà de la Turquie à travers des entretiens avec des universitaires, des observateurs et des personnes qui l’ont connu ou ont participé à son mouvement.
L’éducation était au cœur de l’enseignement de Gülen. Il encourageait ses disciples à ouvrir des écoles où l’on enseignait à la fois les matières académiques et les valeurs morales, affirmant que la science et la foi religieuse pouvaient aller de pair.
Cette approche a permis au mouvement Hizmet — « service » en turc — de se développer à l’international. Les écoles ouvertes par les participants du mouvement sont devenues ses institutions les plus visibles, aux côtés d’organisations caritatives, d’associations professionnelles et d’organismes de dialogue interreligieux.
Au moment de la mort de Gülen, des institutions associées au mouvement étaient présentes dans plus de 100 pays, selon l’Associated Press. Leur rayonnement s’étendait de l’Asie centrale et de l’Afrique à l’Europe et aux États-Unis.
Le documentaire revient sur ce travail éducatif ainsi que sur la vision de Gülen concernant la science, la foi, la paix et le changement social. Organisé en neuf chapitres thématiques, il s’ouvre sur des rencontres personnelles avec le prédicateur avant d’examiner comment ses enseignements ont influencé des communautés dans différents pays, précisent les producteurs.
Le soutien de Gülen au dialogue interreligieux s’est notamment traduit par une rencontre avec le pape Jean-Paul II en 1998. Ses disciples ont ensuite créé des organisations rassemblant des personnes de différentes traditions religieuses.
Mais l’expansion internationale du mouvement a été suivie d’une rupture avec le gouvernement turc et d’une répression qui a transformé ses institutions et dispersé nombre de ses participants à l’étranger.
Gülen et ses disciples ont d’abord soutenu le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan face à l’establishment laïque appuyé par l’armée. Leur alliance s’est ensuite défaite, sur fond de désaccords concernant la politique gouvernementale et d’enquêtes pour corruption visant l’entourage d’Erdoğan. Erdoğan a démenti les accusations de corruption et a accusé les disciples de Gülen de mettre en place une structure étatique parallèle au sein de la police et de la justice.
Après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, qui a coûté la vie à 251 personnes, le gouvernement a accusé Gülen et son mouvement d’avoir organisé ce soulèvement. Gülen a fermement nié toute implication et condamné la tentative de putsch.
La Turquie a demandé son extradition aux États-Unis, où il vivait depuis son arrivée en 1999 pour y suivre un traitement médical. Washington a demandé des preuves supplémentaires et ne l’a jamais extradé. Il n’a été inculpé d’aucun crime aux États-Unis.
La répression qui a suivi s’est traduite par des dizaines de milliers d’arrestations, la révocation de près de 130 000 personnes de la fonction publique par décrets-lois pris sous l’état d’urgence, et la fermeture d’écoles, d’entreprises et d’organisations médiatiques liées au mouvement.
La campagne contre les personnes présumées liées au mouvement Gülen s’est poursuivie après la mort de Gülen. Des responsables turcs affirment que le mouvement reste une menace pour la sécurité, tandis que ses soutiens décrivent les poursuites comme une punition pour leurs croyances et affiliations religieuses.
Dans ce contexte, le film s’interroge sur l’avenir du mouvement après la mort de Gülen, ainsi que sur la tentative de coup d’État et ses conséquences, notamment l’exil et le défi de maintenir la cohésion des communautés hors de Turquie.
Scott C. Alexander, professeur d’études islamiques à la Catholic Theological Union de Chicago et membre du conseil d’administration de l’Alliance for Shared Values, affiliée au mouvement Hizmet, souligne que l’avenir du mouvement dépend de ses participants et de leur capacité à affronter ce qu’il décrit comme un défi exceptionnellement rude : un État puissant faisant usage de sa puissance économique, politique et, dans une certaine mesure, militaire contre des civils désarmés.
« Many in the movement were traumatized. That is only natural. But what I have seen is that the movement is surviving the trauma », dit-il dans le documentaire.
L’ampleur de la répression transparaît dans les chiffres publiés en juillet par le ministre turc de la Justice, Akın Gürlek : plus de 720 000 personnes avaient fait l’objet de procédures judiciaires depuis 2016 et plus de 127 000 avaient été condamnées. Des enquêtes ou des procès concernant 83 404 autres personnes étaient en cours, tandis que 10 485 personnes étaient incarcérées pour appartenance présumée au mouvement Gülen ou implication dans la tentative de coup d’État.
La répression a aussi poussé des personnes accusées de liens avec le mouvement à fuir la Turquie, empruntant parfois des routes dangereuses à travers le fleuve Évros vers la Grèce ou tentant la traversée en mer sur de petites embarcations.
Le traitement réservé par l’État au mouvement est une question centrale pour Anwar Alam, spécialiste des relations internationales et des mouvements islamiques, interrogé dans le documentaire.
Il voit dans ce conflit une lutte autour de la relation entre l’État et la société civile, estimant que l’encouragement de Gülen à la participation citoyenne a remis en cause des traditions politiques qui plaçaient l’État au centre de la vie publique.
« Whereas the Hizmet movement was trying to deepen the democracy, the state found that it is no more in control of civil society », affirme Alam dans le documentaire.
D’autres entretiens explorent les efforts des femmes pour faire entendre davantage leur voix dans les processus de décision et le défi de transmettre les valeurs du mouvement aux jeunes générations.
Ces questions conduisent au chapitre final du documentaire, qui s’interroge sur la manière dont le mouvement Hizmet pourra continuer sans la figure religieuse dont les enseignements ont réuni ses participants.
Gülen est mort dans un hôpital de Pennsylvanie à l’âge de 83 ans, après des années de santé fragile. Le médecin légiste local a conclu à une mort naturelle.
Le documentaire doit être diffusé en première sur la chaîne YouTube Gulen Documentary, avec des bandes-annonces, des extraits d’entretiens et des passages mis en ligne avant cette diffusion.




