Le président turc Recep Tayyip Erdogan arrive avant une rencontre avec la présidente de la Commission européenne et le président du Conseil européen au siège de l'UE à Bruxelles, le 9 mars 2020. (Photo par JOHN THYS / AFP)
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Un rapport de l’UE salue la Turquie sur la migration mais reste muet sur l’autoritarisme

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Par Bosphorama

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Levent Kenez/Stockholm

Le rapport annuel de la Commission européenne sur la Turquie présente l’une des évaluations les plus sévères de la démocratie turque ces dernières années. Le document mêle des éloges limités pour le travail de la Turquie sur la migration et la stabilité régionale à des critiques acerbes concernant le contrôle gouvernemental sur les tribunaux, le déclin de l’État de droit et la pression croissante sur la société civile. Ce document de 160 pages, publié cette semaine, souligne un écart grandissant entre l’engagement affiché d’Ankara envers les valeurs européennes et la réalité intérieure du pays.

Le rapport décrit la Turquie comme un partenaire important pour l’Union européenne mais précise que les négociations d’adhésion restent gelées. Bruxelles reconnaît le rôle de la Turquie dans la gestion migratoire et le maintien de la stabilité en Méditerranée orientale, mais constate une détérioration dans presque tous les domaines liés à la démocratie, aux droits humains et à l’indépendance judiciaire.

La Commission européenne salue la poursuite par la Turquie de la Déclaration UE-Turquie de 2016 sur les migrations, qui a contribué à réduire les traversées irrégulières vers l’Europe. Elle souligne les efforts remarquables d’Ankara pour accueillir environ 2,7 millions de réfugiés, dont 2,5 millions de Syriens sous protection temporaire. Depuis 2011, l’UE a fourni 12,5 milliards d’euros pour soutenir les réfugiés et les communautés d’accueil, finançant des programmes de santé, d’éducation et d’aide sociale. Près de 940 000 enfants syriens sont aujourd’hui scolarisés en Turquie et plus d’un million de réfugiés reçoivent une aide financière mensuelle.

La commission qualifie la gestion turque de la question migratoire de facteur clé pour la stabilité des frontières européennes. Elle note une nouvelle baisse cette année des arrivées irrégulières en Europe depuis la Turquie. Le document salue également la décision d’Ankara de faciliter l’accès aux permis de travail pour les personnes sous protection temporaire, tout en l’exhortant à garantir le caractère volontaire des retours de réfugiés, conformément aux standards internationaux.

Édition 2025 du rapport de suivi de la Commission européenne sur la Turquie :

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En politique étrangère, le rapport note une amélioration des relations avec la Grèce et une période d’accalmie en Méditerranée orientale. Il souligne que la Turquie a évité depuis 2021 tout forage gazier non autorisé et toute provocation militaire, contribuant ainsi à apaiser les tensions avec les États membres de l’UE. La commission qualifie cette retenue de contribution positive à la stabilité régionale et constate un renforcement du dialogue entre Ankara et Athènes ces deux dernières années.

Au-delà de ces points, le message principal du rapport concerne le recul démocratique. Concernant le chapitre 23 des négociations d’adhésion (justice et droits fondamentaux), la commission estime que la Turquie n’en est qu’à un « stade préliminaire » et que la situation s’est détériorée. Les négociations sur ce chapitre et tous les autres sont gelées depuis 2018, reflétant les inquiétudes de l’UE face au recul de l’État de droit. Le document alerte sur le maintien d’un contrôle politique sur les tribunaux et les ingérences de l’exécutif sur les juges. Le Conseil des juges et procureurs (HSK), chargé des nominations judiciaires, reste dominé par le gouvernement. Ses membres ne sont pas élus par leurs pairs et ses décisions échappent à tout contrôle hiérarchique. Selon le rapport, cette structure « sape l’indépendance et affaiblit la confiance du public dans la justice ».

Le document dénonce une justice sélective, ciblant les opposants politiques tout en épargnant les figures du parti au pouvoir. L’arrestation en mars 2025 du maire d’Istanbul est présentée comme un exemple flagrant de pression politique via le système judiciaire. La commission s’inquiète également du mépris persistant des tribunaux turcs pour les décisions de la Cour constitutionnelle et de la Cour européenne des droits de l’homme. Elle pointe le maintien en détention du philanthrope Osman Kavala et du politicien kurde Selahattin Demirtaş malgré des injonctions contraignantes ordonnant leur libération.

Sur les droits humains, le rapport dresse un tableau tout aussi sombre. Il dénonce l’utilisation fréquente des lois antiterroristes, sur la cybercriminalité et les informations en ligne pour réduire au silence journalistes, universitaires et militants. Les médias indépendants subissent des sanctions financières et des enquêtes tandis que les organes pro-gouvernementaux dominent le débat national. La commission appelle la Turquie à réformer son code pénal, ses lois antiterroristes et sa régulation des médias pour les aligner sur les standards européens. Elle estime que la liberté d’expression « reste gravement menacée ».

La société civile est décrite comme luttant pour survivre sous des pressions accrues. Les organisations œuvrant pour les droits des femmes, des minorités et des droits humains font régulièrement l’objet de contrôles fiscaux, d’enquêtes et de campagnes de dénigrement dans les médias pro-gouvernementaux. Les consultations publiques sur les nouvelles lois sont limitées et les ONG financées par l’étranger rencontrent des obstacles juridiques et financiers. La commission constate que l’espace civique en Turquie n’a jamais été aussi réduit depuis des décennies.

Le rapport évoque également les discriminations contre les femmes et les minorités. Il exhorte la Turquie à renforcer les protections légales contre les violences conjugales et à promouvoir l’égalité des genres en politique et au travail. Il demande des garanties accrues pour les minorités ethniques et religieuses, ainsi qu’une meilleure protection des personnes LGBTIQ.

Concernant le chapitre 24 (justice, liberté et sécurité), la commission offre une évaluation légèrement plus positive, estimant que la Turquie est « modérément préparée ». Elle note des progrès dans la gestion des frontières, notamment avec l’Iran, et quelques avancées dans la lutte contre le crime organisé. Cependant, elle alerte sur la limitation de la coopération avec Europol en raison d’une législation turque sur la protection des données non conforme aux standards européens. Bruxelles estime qu’aucune coopération policière ou judiciaire approfondie n’est possible sans ces changements. Le rapport critique également l’absence de stratégie nationale anticorruption et les faibles efforts pour récupérer les avoirs des réseaux criminels.

Sur le plan économique, la Turquie reste un partenaire commercial majeur pour l’UE, se classant au cinquième rang avec plus de 210 milliards d’euros d’échanges l’an dernier. La commission reconnaît des progrès dans la stabilisation économique mais alerte sur les interférences politiques, les risques de corruption et la faiblesse de l’État de droit qui continuent de miner la confiance des investisseurs. Elle affirme que les discussions sur la modernisation de l’union douanière UE-Turquie ne pourront avancer sans réelles améliorations en matière d’indépendance judiciaire et de transparence.

Quelques jours après le changement de régime en Syrie, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen (G) s’est rendue en Turquie le 12 décembre 2024. Lors d’une conférence de presse conjointe avec le président Erdogan, elle a annoncé une aide supplémentaire d’1 milliard d’euros pour les réfugiés syriens, s’ajoutant aux 6 milliards déjà alloués dans le cadre du Fonds pour les réfugiés en Turquie (FRIT).

Le rapport se conclut par un constat sans appel : les négociations d’adhésion restent au point mort car la Turquie ne répond pas aux critères politiques fondamentaux de l’UE. Pourtant, l’Union européenne ne peut ignorer le rôle d’Ankara dans des domaines clés comme la migration, la lutte antiterroriste et la sécurité régionale. La commission écrit que la coopération « dans les domaines d’intérêt commun » se poursuivra mais que toute avancée vers l’adhésion « dépend de mesures concrètes pour restaurer l’État de droit ».

Ce message final résume le dilemme persistant de l’UE. L’Europe dépend de la Turquie pour contrôler les migrations et maintenir la stabilité régionale, tout en dénonçant son recul démocratique. Le rapport expose cette contradiction. Bruxelles félicite Ankara pour son contrôle des migrations irrégulières et son apaisement en Méditerranée orientale, mais condamne le même gouvernement pour l’arrestation de maires élus, la musellement de la presse et le mépris des décisions judiciaires.

Pourtant, le rapport ne propose aucune sanction ni mesure politique pour impulser des changements. Les é commerciaux continuent, la coopération financière est maintenue et la gestion migratoire est présentée comme un succès partagé. En limitant son engagement aux intérêts pratiques et en évitant toute pression directe, l’UE finit par tolérer – voire renforcer – la dérive autoritaire turque. Cette relation dictée par la nécessité plus que par les principes protège les frontières européennes mais affaiblit sa voix en faveur de la démocratie.

Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.

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