Une ONG islamiste soutenue par les services secrets turcs, accusée de livraisons d’armes, prépare un convoi d’aide pour l’Iran
Levent Kenez/Stockholm
Une ONG islamiste soutenue par le gouvernement turc, accusée de longue date de transporter des armes pour des groupes jihadistes, prépare une aide humanitaire pour l’Iran selon ses déclarations et des figures pro-gouvernementales, ravivant les interrogations sur ses activités passées et son soutien politique.
La Fondation pour les droits et libertés humains et le secours humanitaire (İHH) a annoncé avoir initié des contacts et préparatifs pour acheminer de l’aide aux civils affectés par la guerre en Iran, présentant cette initiative comme partie intégrante de ses opérations humanitaires dans les zones de conflit.
Cette démarche intervient alors que refait surface une enquête pénale étouffée en Turquie, impliquant directement l’organisation et ses dirigeants dans des liens présumés avec des réseaux soutenus par l’Iran.
Entre 2011 et 2014, les autorités turques ont mené une enquête confidentielle sur les activités des Forces Qods des Gardiens de la révolution iranienne en Turquie. Selon les documents d’enquête, l’İHH et son président Bülent Yıldırım étaient identifiés comme faisant partie d’un réseau suspecté de liens avec des groupes pro-iraniens dont le Jihad islamique palestinien.
Les enquêteurs ont considéré Yıldırım comme suspect et ont documenté une coordination présumée entre des individus liés à l’İHH et des opératifs associés aux opérations extérieures iraniennes, selon des sources proches du dossier.

L’affaire n’a jamais atteint les tribunaux. En février 2014, le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan est intervenu pour étouffer l’enquête. Le procureur en charge du dossier a été limogé avant le dépôt d’un acte d’accusation, enterrant définitivement les investigations. Les suspects, y compris ceux liés à l’İHH, ont ainsi échappé à des poursuites.
La fermeture de ce dossier a marqué un tournant, après lequel plusieurs enquêtes sur des réseaux jihadistes et leurs soutiens logistiques en Turquie ont également été stoppées, avec des responsables policiers mutés ou limogés.
Quelques jours avant d’annoncer son initiative iranienne, l’İHH a indiqué que ses représentants avaient rencontré Ahmad Mohammadi, consul général d’Iran à Istanbul, pour discuter d’éventuelles opérations humanitaires.
« En tant que Fondation İHH de secours humanitaire, comme nous l’avons déjà fait dans des zones de crise comme Gaza, la Syrie, le Soudan, le Yémen et le Liban, nous avons rencontré le consul général de la République islamique d’Iran à Istanbul pour discuter d’une aide humanitaire en faveur de la population iranienne touchée par la guerre », a déclaré l’organisation.
Des détails supplémentaires ont été fournis par le journaliste pro-gouvernemental Kemal Öztürk, affirmant le 24 mars que le président de l’İHH Yıldırım avait finalisé les préparatifs pour envoyer une aide médicale en Iran et que des camions partiraient prochainement.
L’İHH opère en Turquie avec un fort soutien gouvernemental. L’organisation bénéficie d’une exonération fiscale totale et d’une autorisation spéciale lui permettant de collecter des fonds sans approbation préalable, via un décret ministériel adopté sous Erdoğan. Elle obtient également des financements étrangers, notamment du Qatar.
Parallèlement, le groupe a été mentionné à plusieurs reprises dans des rapports de renseignement et des enquêtes pénales pour son implication présumée dans le soutien à des réseaux militants.
Dans une déposition de 2016, l’ancien responsable du renseignement policier Ali Fuat Yılmazer a affirmé que les campagnes de l’İHH étaient structurées pour aider des groupes jihadistes mondiaux via un soutien logistique, financier, médical et en ressources humaines.

Des documents des services de renseignement russes soumis au Conseil de sécurité de l’ONU en février 2016 identifiaient l’İHH comme une organisation impliquée dans le trafic d’armes vers des groupes affiliés à Al-Qaïda en Syrie. Ces documents incluaient des détails comme des numéros de plaques d’immatriculation liés à des livraisons d’armes au Front al-Nosra.
Une enquête distincte lancée en Turquie en 2014 pointait l’implication de l’İHH dans des transferts de fonds et de matériel vers des militants en Syrie. Des procureurs de la province de Van citèrent des écoutes et surveillances indiquant que des antennes locales à Kayseri et Kilis envoyaient de l’aide à des combattants jihadistes.
Selon ces conclusions, le réseau était lié à une cellule turque d’Al-Qaïda dirigée par İbrahim Şen, un ancien détenu de Guantanamo. Les autorités affirmaient que l’opération bénéficiait d’un soutien logistique du MIT (services secrets turcs), avec l’İHH comme facilitateur.
Cette enquête fut également enterrée avant d’arriver en justice, avec des responsables limogés. Ces allégations font écho à l’affaire des camions du MIT en 2014, où les autorités turques avaient intercepté des véhicules transportant apparemment des armes vers des groupes armés syriens. Le gouvernement avait alors invoqué des opérations de renseignement. Les procureurs et journalistes ayant révélé l’affaire furent ensuite poursuivis et emprisonnés.
Des fuites de documents gouvernementaux suggèrent que l’İHH a coordonné ses actions avec les services secrets turcs dans des opérations à l’étranger, notamment en Syrie où Ankara soutient des factions rebelles.
L’organisation a aussi joué un rôle dans des mobilisations politiques en Turquie. En novembre, l’İHH a organisé un convoi et une manifestation visant la base aérienne d’Incirlik dans le sud, où sont stationnés des militaires américains.
Lors de cette manifestation, le président de l’İHH Yıldırım a accusé les États-Unis d’intentions hostiles et appelé à une mobilisation massive, exhortant les participants à converger vers la base.

Selon des sources proches des services de renseignement, cette manifestation s’inscrivait dans une stratégie gouvernementale plus large pour peser dans les relations avec Washington.
L’İHH a également étendu ses activités dans le nord de la Syrie, notamment dans des zones capturées par des groupes armés soutenus par la Turquie. L’organisation a distribué de l’aide à Tal Rifaat et dans certaines parties d’Alep peu après leur prise.
Des vidéos publiées par l’İHH montrent des convois pénétrant dans ces zones, indiquant un accès coordonné à des territoires sous contrôle de factions armées.
D’anciennes enquêtes des autorités turques accusaient l’organisation d’avoir transporté des combattants blessés de Syrie vers la Turquie et facilité des mouvements transfrontaliers de matériel et de personnel. Certains rapports affirmaient que des ambulances étaient utilisées à cette fin.
Malgré ces allégations, le gouvernement turc continue de soutenir l’İHH, intervenant dans les procédures judiciaires et lui apportant un soutien politique.
L’İHH a gagné en visibilité internationale lors de l’affaire du Mavi Marmara en 2010, une flottille visant à briser le blocus israélien de Gaza. L’opération s’était soldée par un affrontement meurtrier avec les forces israéliennes, déclenchant une crise diplomatique entre la Turquie et Israël.




