Des ONG alertent l’UE : le refus de la Turquie d’appliquer les arrêts de la CEDH atteint un point critique
Un collectif d’organisations internationales de défense des droits humains a averti que le refus persistant de la Turquie d’appliquer les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) atteint un point critique, menaçant le système européen des droits fondamentaux et exigeant une réponse stratégique et principielle de l’UE.
Ce rapport conjoint, publié lundi et soumis aux institutions européennes par Human Rights Watch, la Commission internationale de juristes et le Turkey Human Rights Litigation Support Project, accuse les autorités turques de non-respect systématique des décisions contraignantes de la Cour basée à Strasbourg.
Les organisations affirment que la Turquie représente désormais le cas le plus extrême d’un État membre du Conseil de l’Europe défiant ouvertement la Cour européenne et la Convention européenne des droits de l’homme, que le pays a pourtant ratifiée en 1954.
Le rapport souligne que la Turquie comptait 22 450 requêtes pendantes devant la Cour en novembre 2024, représentant 36,7% du total des dossiers traités par la CEDH.
Il ajoute qu’en juin 2024, 156 arrêts principaux et 375 affaires répétitives restaient sans suite, faisant de la Turquie le pire élève du Conseil de l’Europe en matière de conformité.
Selon les auteurs, la situation s’est encore détériorée en 2025, particulièrement après les élections locales turques de mars 2024, marquées par une intensification des poursuites politiques et de la répression contre toute dissidence.
Le document cite l’arrestation de maires de l’opposition, dont le maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, ainsi que les violences policières contre des manifestants, l’interpellation de centaines de jeunes protestataires et les poursuites judiciaires visant avocats et journalistes.
Les auteurs décrivent la destitution et les poursuites contre le bureau exécutif du barreau d’Istanbul comme emblématiques des efforts de l’État pour démanteler l’indépendance de la profession juridique.
Le rapport met en garde contre une transition de la dérive autoritaire vers une consolidation totale du régime, faisant écho à une lettre ouverte de mai 2025 signée par 58 organisations de la société civile, médias et professionnels du droit.
Le document énumère de nombreux arrêts de la CEDH que les autorités turques refusent d’appliquer malgré les pressions internationales persistantes.
Parmi eux, l’affaire Osman Kavala c. Turquie, où le leader de la société civile reste emprisonné malgré deux arrêts ordonnant sa libération et des procédures d’infraction engagées par le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe.
Le cas Selahattin Demirtaş c. Turquie est également cité, avec le dirigeant pro-kurde toujours incarcéré plus de quatre ans après que la Cour a jugé sa détention politique.
L’arrêt Yüksel Yalçınkaya c. Turquie de 2023, où la Grande Chambre a condamné l’usage de preuves numériques et d’associations pour condamner des milliers de personnes comme violant le droit à un procès équitable, reste lui aussi lettre morte.
Le rapport indique que les tribunaux turcs continuent de rendre des verdicts utilisant les mêmes méthodes jugées illégales par la CEDH dans l’affaire Yalçınkaya, affectant des dizaines de milliers de personnes accusées d’ »appartenance à une organisation terroriste » sur la base de preuves fragiles ou circonstancielles.
Le refus d’appliquer les arrêts concerne aussi l’ancien juge de la Cour constitutionnelle Alparslan Altan, destitué et emprisonné après la tentative de coup d’État de 2016, ainsi que les licenciements massifs dans la fonction publique par décret-loi n°… jamais révisés par une autorité indépendante.
Les organisations dénoncent une rupture grave dans le système européen des droits de l’homme, la Turquie rejetant désormais la compétence de la CEDH pour juger de la conformité de ses lois nationales à la Convention.
Le rapport identifie trois piliers d’effondrement : les poursuites de mauvaise foi contre les dissidents ; la « capture » du pouvoir judiciaire, notant que la purge post-coup de 2016 a éliminé plus de 4 000 juges et procureurs ; et la paralysie structurelle de la Cour constitutionnelle turque.
Selon les auteurs, les tribunaux nationaux facilitent désormais les violations des droits plutôt que de les prévenir, devenant des instruments de répression.
La Cour constitutionnelle, autrefois considérée comme un garde-fou, n’offre plus de recours effectif dans les affaires politiquement sensibles en raison de son instrumentalisation et de la défiance des juridictions inférieures.
Le document souligne que cette dérive concerne non seulement le Conseil de l’Europe, mais affecte directement la crédibilité et la cohérence de l’UE dans la promotion de la démocratie, de l’État de droit et des droits humains.
Il rappelle qu’en vertu des articles 2, 3 et 21 du Traité sur l’Union européenne, l’UE est juridiquement tenue de promouvoir et défendre ces valeurs.
Le rapport met en garde contre le risque que le maintien des relations financières et politiques avec la Turquie – via l’Instrument d’aide de préadhésion (IPA III), la modernisation de l’union douanière et les cadres diplomatiques bilatéraux – ne légitime un recul autoritaire en l’absence de conditionnalités contraignantes.
Il exhorte les institutions européennes à faire de l’application des arrêts de la CEDH et de l’indépendance judiciaire un pilier central de tout engagement futur avec la Turquie, y compris dans les domaines commerciaux et sécuritaires.
Le document appelle la Commission, le Conseil et le Parlement européens à condamner publiquement et sans équivoque la répression de la participation politique, de la société civile et de la liberté de la presse.
Il demande aussi que les responsables européens exigent publiquement la libération immédiate et la réhabilitation complète d’Osman Kavala, Selahattin Demirtaş, Figen Yüksekdağ et d’autres figures de l’opposition emprisonnées en violation des arrêts de la CEDH.
Le rapport liste plus d’une douzaine d’arrêts que la Turquie refuse d’appliquer, dont ceux concernant Kavala, Demirtaş, Yüksekdağ, Yalçınkaya et Alparslan Altan.
Il presse l’UE d’imposer des conséquences claires en cas de non-respect persistant et d’exiger de la Turquie un plan d’action calendaire pour aligner son système judiciaire sur les recommandations de la Commission de Venise.
Les auteurs appellent également à renforcer le monitoring des procès politiques en Turquie, augmenter le financement des professionnels du droit indépendants et des défenseurs des droits humains, et à coordonner étroitement avec le Conseil de l’Europe et l’ONU.
Le rapport conclut par un avertissement : sans une action ferme et unie de l’UE, la Turquie continuera à s’éloigner des normes démocratiques et de l’État de droit, tandis que la crédibilité de l’UE dans la promotion de ces valeurs sera gravement affaiblie.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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