Des organisations de droits de l’homme pressent une commission parlementaire turque de promouvoir des réformes protégeant les Kurdes
Trois organisations internationales de défense des droits de l’homme exhortent une commission parlementaire multipartite en Turquie à recommander des réformes juridiques et institutionnelles ambitieuses visant à protéger les Kurdes et autres communautés, tout en renforçant l’État de droit, alors que le pays tente de mettre fin à un conflit de quatre décennies avec les militants kurdes, rapporte le Stockholm Center for Freedom.
Dans un rapport conjoint publié jeudi, Human Rights Watch (HRW), le Turkey Human Rights Litigation Support Project (TLSP) et la Commission internationale de juristes (CIJ) ont appelé la Commission nationale de solidarité, de fraternité et de démocratie, un organe parlementaire créé pour superviser les efforts de paix, à donner la priorité aux changements qu’ils jugent nécessaires pour une « paix durable fondée sur les droits ».
« Mettre fin au conflit kurde de quarante ans ne se limite pas à cesser les combats, mais nécessite des mesures concrètes pour modifier des lois longtemps utilisées pour inculper et incarcérer des Kurdes et d’autres groupes en raison d’activités et de discours politiques non violents », a déclaré Hugh Williamson, directeur Europe et Asie centrale de HRW. « La commission multipartite a une occasion unique de contribuer à façonner une société post-conflit et devrait formuler des recommandations audacieuses pour abroger les lois répressives utilisées pour réduire au silence et marginaliser les gens. »
Le parlement a créé cette commission en août 2025 après que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a annoncé son intention de déposer les armes et de se dissoudre. Bien que la commission ait commencé ses réunions, le président Recep Tayyip Erdoğan n’a pas encore pris de mesures concrètes vers une réforme politique suite à la décision du PKK en février. Le Parti pour l’égalité et la démocratie du peuple (DEM Parti), pro-kurde, a demandé que la commission entende directement Abdullah Öcalan, le leader emprisonné du PKK.
HRW, le TLSP et la CIJ ont déclaré que leur rapport, « Faire progresser les droits de l’homme, la justice et la démocratie pour les Kurdes et toutes les autres communautés en Turquie », s’appuie sur des années de contentieux, de suivi et de documentation des violations des droits de l’homme et des atteintes à l’indépendance judiciaire en Turquie. Ils soutiennent que certaines dispositions du droit pénal ont été appliquées de manière discriminatoire et motivée politiquement, notamment contre les Kurdes et d’autres voix perçues comme dissidentes.
Les organisations ont souligné quatre domaines principaux où des réformes structurelles sont selon elles urgentes.
Premièrement, elles ont exhorté la commission à promouvoir des réformes de la législation antiterroriste turque, notamment en abrogeant ou en modifiant substantiellement ce qu’elles décrivent comme des dispositions vagues et trop larges. Ces dispositions, ont-elles dit, ont été utilisées pour enquêter, détenir, poursuivre et condamner un large éventail de personnes sans lien matériel avec des groupes armés. Les personnes ciblées comprenaient des journalistes, des avocats, des défenseurs des droits de l’homme, des militants politiques et des individus ayant exprimé pacifiquement leurs opinions.
Le groupe a cité plusieurs exemples, dont l’affaire Taner Kılıç c. Turquie devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), dans laquelle un avocat des droits de l’homme et membre du conseil d’administration d’Amnesty International a été poursuivi sans preuve crédible d’activité violente.
Le groupe a également évoqué les poursuites engagées en 2025 contre le conseil exécutif du barreau d’Istanbul pour « propagande terroriste » — un exemple qui montre selon eux comment la loi est instrumentalisée contre des avocats exerçant leurs fonctions professionnelles légitimes.
Deuxièmement, les groupes ont appelé à mettre fin à ce qu’ils décrivent comme une utilisation abusive du droit pénal contre les élus, en particulier les membres des partis pro-kurdes. Ils ont cité une tendance selon laquelle des hommes politiques de l’opposition — y compris des députés, des maires et des conseillers municipaux — sont arbitrairement détenus, poursuivis ou destitués en raison de discours politiques ou d’activités pacifiques. Le rapport indique que la commission devrait préciser que la révocation ou la restriction du mandat d’un élu doit être une mesure exceptionnelle, fondée sur des preuves solides d’infractions pénales graves, soumise à un contrôle judiciaire effectif et conforme aux normes internationales garantissant des élections libres et équitables et une participation politique.
Ils ont cité le procès massif des politiciens kurdes dans l’affaire dite de Kobani, dans laquelle des dizaines d’anciens membres du Parti démocratique des peuples (HDP), dont les coprésidents Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ Şenoğlu, ont été condamnés en avril 2024 pour incitation à la violence lors des manifestations de 2014, malgré les arrêts de la CEDH estimant que leur détention était politiquement motivée.
Troisièmement, le rapport préconise des mesures garantissant le droit de réunion pacifique. Les groupes ont critiqué ce qu’ils qualifient de restrictions systémiques aux rassemblements et manifestations publics, ainsi que la dispersion fréquente, parfois violente, de manifestants pacifiques par la police. Ils ont recommandé que la commission propose des réformes de la Loi sur les réunions et manifestations et des pratiques associées, afin que les autorités traitent les manifestations publiques comme un élément normal de la participation démocratique et une « preuve d’une société engagée et pluraliste ».
Enfin, le rapport a appelé à l’abolition des peines de prison à perpétuité sans possibilité de libération, affirmant que ce système viole la dignité humaine et les normes internationales en matière de droits de l’homme.
Selon les données de la société civile citées dans le rapport, plus de 4 000 détenus en Turquie purgeant de telles peines, beaucoup condamnés dans des affaires liées au conflit avec le PKK. En vertu de la législation actuelle, ils ne peuvent bénéficier ni de libération conditionnelle ni de libération anticipée, quels que soient leur réhabilitation ou leur comportement.
La CEDH a à plusieurs reprises estimé que la Turquie avait violé l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) — qui interdit les traitements inhumains ou dégradants. Le Comité des ministres du Conseil de l’Europe a également exhorté la Turquie à mettre en place un système de révision effective des peines.
Les groupes ont appelé à des amendements législatifs garantissant que les prisonniers condamnés à perpétuité puissent être libérés après 25 ans, sous réserve d’un examen périodique et équitable, et ont déclaré qu’une telle réforme « marquerait une étape cruciale vers la réconciliation et une paix fondée sur les droits ».
« Le processus de dialogue entre les parties au conflit représente une occasion historique de commencer à démanteler le cycle enraciné de violence et d’exception juridique », a déclaré Ayşe Bingöl Demir du TLSP. « La commission devrait s’appuyer sur l’expertise disponible de la société civile, des groupes d’avocats et des universitaires et adopter une approche inclusive et large pour plaider en faveur de réformes globales qui défendent les droits de l’homme et l’État de droit, et qui sont nécessaires pour asseoir une paix durable. »
Au-delà de ces quatre recommandations, HRW, le TLSP et la CIJ ont soulevé deux préoccupations transversales plus larges que la commission devrait selon elles traiter : l’indépendance judiciaire et la responsabilité pour les graves violations des droits de l’homme.
Sur l’indépendance judiciaire, le rapport appelle à des mesures concrètes pour garantir que le pouvoir judiciaire soit institutionnellement protégé contre toute influence indue et capable de faire respecter l’État de droit pour tous sans ingérence ni discrimination. Les groupes estiment que les réformes passées n’ont pas suffisamment protégé les juges et les procureurs contre les pressions politiques.
Sur la responsabilité, le rapport exhorte la commission à s’attaquer à ce que les groupes décrivent comme une impunité de longue date pour les graves abus commis pendant le conflit avec le PKK, y compris les violations commises par des agents de l’État et des groupes armés. Il appelle à des voies crédibles pour la justice ainsi qu’à des mécanismes de vérité, comme « conditions nécessaires à la construction d’un avenir démocratique fondé sur les droits ».
« Pour remplir son mandat, la commission devrait aller au-delà des recommandations symboliques en s’attaquant aux injustices structurelles et aux cadres juridiques discriminatoires qui ont perpétué des décennies de conflit, de répression et d’impunité », a déclaré Temur Shakirov, directeur du programme Europe et Asie centrale de la CIJ. « Atteindre une paix durable nécessite de démanteler ces fondements et, à la place, d’établir des garanties exécutoires en matière de droits de l’homme et d’assurer la responsabilité et l’inclusion démocratique. »
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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