La Cour suprême espagnole révèle le rôle de la Turquie dans le transit des djihadistes vers la Syrie
Abdullah Bozkurt/Stockholm
En juillet, la Cour suprême espagnole a confirmé la condamnation d’un hispano-marocain ayant combattu avec la branche syrienne d’Al-Qaïda, Jabhat al-Nusra (aujourd’hui Hayat Tahrir al-Sham), dans une affaire qui souligne une fois de plus le rôle de la Turquie comme porte d’entrée pour les djihadistes européens.
Les preuves présentées lors du procès et de l’appel ont montré que Casiano, identifié uniquement par son prénom, s’est systématiquement appuyé sur la Turquie comme voie de transit et plateforme de propagande djihadiste en ligne, ainsi que comme une juridiction compliquant son procès en Espagne.
Casiano a quitté l’Espagne pour le Maroc en 2010 et, en mai 2014, avait franchi la frontière syrienne, où il a combattu avec Jabhat al-Nusra et ses groupes successeurs à Idlib et ailleurs jusqu’à au moins décembre 2021.
Son empreinte numérique pointait directement vers la Turquie. Sous le pseudonyme Candido, il a créé un compte Facebook en juin 2015 avec une adresse IP à Istanbul, se connectant ensuite depuis des villes frontalières près de la Syrie, longtemps associées au flux de combattants étrangers et au rôle facilitateur des services de renseignement turcs (MIT).
Les enquêteurs ont découvert que Casiano utilisait la Turquie comme plaque tournante sécurisée pour sa propagande en ligne tout en participant à des combats juste de l’autre côté de la frontière.
Durant cette période, il a rendu publiques certaines de ces activités sur les réseaux sociaux, y compris des photographies montrant son implication dans les combats en Syrie et son recrutement de membres pour l’organisation terroriste.
L’arrêt de la Cour suprême espagnole souligne le rôle de la Turquie comme porte d’entrée pour les terroristes djihadistes :
Sur plusieurs profils Facebook qu’il a créés, Casiano a posté des photos de lui en tenue militaire, portant des fusils d’assaut AK-47 Kalachnikov et faisant le signe du tawhid (l’unicité de Dieu). Sur une autre image, on le voit marcher sur les cadavres de membres de l’Armée arabe syrienne (SAA), entassés à l’arrière d’un pick-up.
Sur une photo, il participe à des combats avec un fusil d’assaut Kalachnikov, se battant sous le drapeau de la coalition Jayish al-Fatah, formée par les organisations terroristes Ahrar al-Sham et Jabhat al-Nusra.
Il a contacté d’autres Espagnols pour les recruter à la cause djihadiste. L’un d’eux, identifié comme Santos, condamné pour terrorisme en 2017, s’est vu dire par Casiano qu’il combattait en Syrie. Ce dernier lui a expliqué les différences entre Jabhat al-Nusra et le régime d’Assad, ainsi qu’entre les diverses organisations djihadistes opérant en Syrie, dans le but de le persuader de se rendre en Syrie pour participer à des activités terroristes.
Dans ces conversations, Casiano présentait toujours son organisation, Jabhat Al-Nusra, comme le « bien » combattant le « mal » et défendant les « frères ». L’une de ces conversations incluait une photo de Casiano avec le nom « Candido » en arabe.

Casiano a également utilisé de fausses identités lors de ses séjours en Turquie. La police espagnole l’a identifié sous le nom de Desiderio, apparaissant sous ce nom dans des procédures devant le tribunal pénal de grande instance n°3 de Hatay à Antakya. En février 2022, ce tribunal aurait ordonné sa libération provisoire, lui interdisant de quitter la Turquie, lui imposant de déclarer une adresse et des contrôles policiers réguliers.
Malgré ces restrictions, il a réussi à quitter la Turquie et a finalement été arrêté en Espagne dans le cadre d’un mandat d’arrêt européen. Ceci n’est pas surprenant au vu des déclarations d’officiels turcs qui se sont vantés ouvertement d’envoyer des djihadistes en Europe. En février 2021, l’ancien ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu a révélé que le gouvernement avait renvoyé 1 126 militants djihadistes en Europe au cours des cinq années précédentes.
Lors de son appel en Espagne, la défense de Casiano a argué que ses poursuites en Turquie auraient dû empêcher son procès à Madrid, invoquant le principe non bis in idem (double peine). La Cour suprême a rejeté cet argument, notant qu’aucun jugement turc vérifiable confirmant une condamnation définitive n’avait été produit. L’arrêt a souligné les incohérences dans les documents turcs partagés via INTERPOL et le manque de coopération judiciaire complète d’Ankara.
Les juges espagnols ont également noté que l’activité de propagande de Casiano en Turquie avait un impact direct sur l’Espagne. Via des comptes en ligne basés à Istanbul, il a maintenu des contacts avec des individus en Espagne, dont un déjà condamné pour actes de terrorisme. Ces communications, où Casiano dépeignait Jabhat al-Nusra comme les « défenseurs des frères », ont justifié la compétence espagnole selon les règles antiterroristes de l’UE, qui exigent la poursuite des combattants étrangers dont les activités à l’étranger affectent la sécurité nationale.

L’arrêt de la Cour suprême souligne le rôle central de la Turquie dans le parcours de Casiano : comme corridor physique vers la Syrie, comme lieu où il a créé et géré des comptes de propagande djihadiste, et comme pays où il a brièvement fait face à des procédures judiciaires n’ayant pas empêché son retour en Europe.
Les juges ont également relevé son utilisation de faux documents pour voyager à travers la Turquie et la Syrie, une pratique cohérente avec les schémas de mobilité djihadiste durant le conflit.
Le cas de Casiano illustre comment les réseaux djihadistes ont exploité les frontières poreuses de la Turquie, un environnement permissif encouragé par le gouvernement islamiste du président Recep Tayyip Erdogan et les ambiguïtés judiciaires tout au long de la guerre syrienne.
Des milliers d’Européens ont emprunté le même itinéraire via Istanbul et les provinces turques méridionales comme Gaziantep, Kilis et Hatay, proches de la Syrie. Pour les enquêteurs espagnols, l’histoire de Casiano montre comment la Turquie a fonctionné à la fois comme porte d’entrée vers le champ de bataille syrien et comme refuge pour le recrutement numérique ciblant des audiences en Europe.
Purgeant aujourd’hui sa peine de 10 ans en Espagne, Casiano sera également soumis à une décennie supplémentaire de libération conditionnelle. Sa condamnation souligne non seulement la menace persistante des combattants étrangers européens, mais aussi la question non résolue du rôle de la Turquie comme plaque tournante de leurs parcours radicaux.




