La Turquie trame secrètement de contourner les règles d’INTERPOL pour cibler un journaliste exilé en Suède
Une note confidentielle émanant de la Direction générale de la sécurité turque (Emniyet) révèle des manœuvres secrètes visant à contourner les règles d’INTERPOL pour obtenir un mandat d’arrêt international, également connu sous le nom de Notice rouge, contre un journaliste turc exilé ayant obtenu l’asile en Suède, selon un rapport de Nordic Monitor.
Ce document confidentiel, obtenu par Nordic Monitor, est signé par İskender Güray Keskin, directeur adjoint du département Interpol-Europol au sein de l’Emniyet. Datée du 18 juin, la note a été diffusée aux principales institutions gouvernementales turques, dont les services du renseignement, le ministère de la Justice et les parquets de trois provinces.
La cible identifiée dans le document est Levent Kenez, journaliste basé à Stockholm et rédacteur en chef de Nordic Monitor, contraint de fuir la Turquie en 2016 après un mandat d’arrêt émis contre lui sur la base d’accusations fabriquées. Ancien rédacteur en chef du désormais disparu journal Meydan, Kenez poursuit son travail journalistique en exil malgré les menaces persistantes des autorités turques, incluant une surveillance illégale de son domicile suédois.
La note reconnaît qu’INTERPOL a systématiquement rejeté les demandes turques de Notices rouges visant des critiques associés au mouvement Gülen, jugées politiquement motivées et contraires à la charte de l’organisation qui interdit toute ingérence dans des affaires politiques, militaires, religieuses ou raciales.
Extrait de la note confidentielle de la Direction générale de la sécurité turque :
Le mouvement Gülen, opposé au gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan, dénonce régulièrement les violations des droits humains, la corruption systémique et le soutien d’Ankara à des groupes jihadistes radicaux.
Depuis un prétendu coup d’État en 2016 – que de nombreux analystes considèrent comme un faux drapeau orchestré par le pouvoir – Ankara a classé le mouvement Gülen comme « organisation terroriste ». Pourtant, ce mouvement inspiré par le prédicateur Fethullah Gülen et apparu dans les années 1960 n’a jamais recouru à la violence.
Aucun pays démocratique ne reconnaît ce mouvement comme terroriste. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et les organes onusiens ont multiplié les condamnations contre la Turquie pour violations flagrantes des droits des personnes accusées de liens avec le mouvement. Malgré ses obligations internationales, le gouvernement Erdogan refuse de corriger ces injustices.
La répression contre le mouvement Gülen reste impitoyable, avec des centaines de sympathisants présumés arrêtés chaque semaine. Le pouvoir turc instrumentalise le système judiciaire pour instiller un climat de peur parmi les oppositions en Turquie et à l’étranger.

La note détaille une stratégie pour contourner les mécanismes de filtrage politique d’INTERPOL. Elle recommande d’éviter toute mention des accusations liées au mouvement Gülen dans les demandes d’extradition, en privilégiant des chefs d’accusation plus crédibles. Pour Kenez, le document invoque un prétendu délit de collecte illégale de données personnelles.
Une capture d’écran jointe liste 11 mandats d’arrêt contre Kenez. L’un d’eux, émis par le tribunal pénal d’Ankara (décision n°2023/767), mentionne deux charges : « collecte illégale de données personnelles » et « appartenance à une organisation terroriste armée » – en référence au mouvement Gülen désigné sous l’acronyme FETÖ/PDY.
Keskin recommande explicitement d’exclure toute mention du terrorisme ou du mouvement Gülen dans les requêtes à INTERPOL pour minimiser les risques de rejet. Cette tactique pourrait s’appliquer à d’autres critiques du gouvernement Erdogan.
Si la note ne quantifie pas le nombre de cas concernés, les autorités turques reconnaissent avoir poursuivi environ 750 000 personnes pour des liens présumés avec le mouvement Gülen depuis 2014. Ces affaires politiques pourraient ainsi être « reconditionnées » pour sembler conformes au droit international.

Après le prétendu coup d’État de 2016, la Turquie a inondé les bases d’INTERPOL de demandes de Notices rouges politiques. INTERPOL a temporairement restreint l’accès de la Turquie à ses systèmes pour préserver l’intégrité de l’organisation.
Le document suggère également d’exploiter des traités bilatéraux d’extradition pour cibler les dissidents exilés.
Kenez a déjà été victime d’une telle tentative. En décembre 2021, la Turquie a demandé son extradition à la Suède. La Cour suprême suédoise a rejeté la requête, estimant que les charges ne constituaient pas un délit en droit suédois et que Kenez risquait des persécutions politiques.
Le tribunal a souligné que le travail journalistique de Kenez ne pouvait être criminalisé, même si le média était affilié au mouvement Gülen. Il a rappelé que l’extradition est interdite pour des motifs politiques, religieux ou d’appartenance à un groupe social.
Malgré ces échecs répétés, le gouvernement Erdogan continue de traquer ses critiques à l’étranger. En juillet 2024, le ministre turc de la Justice a révélé 1 774 demandes d’extradition envoyées à 119 pays, visant majoritairement des personnes liées au mouvement Gülen. La plupart ont été rejetées.
Cette fuite illustre comment les autorités turques harcèlent journalistes exilés, militants et dissidents. Le régime Erdogan fabrique des charges, détourne des documents judiciaires et instrumentalise les institutions internationales pour réduire ses opposants au silence.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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