Le commerce des valises à Istanbul en berne face à la répression contre les marchands africains
Les porteurs arpentent les ruelles étroites de Laleli au cœur d’Istanbul, chargés de colis prêts à être expédiés aux quatre coins du monde.
Ce dédale de ruelles descendant vers la mer de Marmara a longtemps été l’épicentre du « commerce des valises » vers l’Afrique subsaharienne, une voie par laquelle les marchands transportent des marchandises dans leurs bagages.
Mais cette économie informelle du quartier Laleli, autrefois plaque tournante du commerce transcontinental, subit désormais la pression conjuguée de la hausse des coûts et du durcissement des règles de résidence imposées par les autorités turques.
Les commerçants africains, qui stimulaient la demande pour les produits turcs via le système « kargo » — des services d’expédition à petite échelle entre grossistes turcs et acheteurs africains — constatent un effondrement de leur activité, malgré la croissance des exportations officielles.
Sous pression
Si certains effectuent encore des allers-retours, la majorité des échanges transitent désormais par des services de fret.
Pour des intermédiaires comme Fadil Bayero — un Camerounais dirigeant une entreprise « kargo » expédiant vêtements, cosmétiques et textiles d’ameublement vers l’Afrique — l’activité marque le pas.
« Avant, cette pièce était remplie jusqu’au plafond. Aujourd’hui, elle est à moitié vide », confie cet homme de 39 ans, soulignant la réputation intacte des produits turcs en Afrique.
Comme beaucoup d’Africains du quartier, il affirme que les expéditions ont chuté, alors que les exportations turques vers l’Afrique ont globalement bondi — passant de 11,5 milliards de dollars (10,1 milliards d’euros) en 2017 à 19,4 milliards l’an dernier.
Les textiles turcs, jadis réputés pour leur prix abordable, ont vu leurs coûts flamber ces dernières années.
Les marchands pointent une inflation — supérieure à 35% depuis fin 2021 — qui pousse les acheteurs africains vers des fournisseurs chinois ou égyptiens moins chers.
Mais pour Bayero, l’explication est ailleurs : « Ce n’est pas l’inflation le problème, ce sont les arrestations. Beaucoup ont été expulsés ».
« Tout est vide »
Depuis 2022, la politique migratoire turque s’est durcie, avec un blocage des nouvelles demandes de titres de séjour dans plusieurs districts d’Istanbul dont Fatih, où se situe Laleli.
L’objectif ? Limiter à 20% la proportion d’étrangers par quartier.
« Les boutiques, les rues, tout est vide désormais », témoigne Franck, un collègue de Bayero. « Regardez par la fenêtre — les vendeurs passent leurs journées à boire du thé en attendant les clients. »
À quelques rues de là, Shamsu Abdullahi consulte ses tableaux Excel.
Dans sa pièce faiblement éclairée, des dizaines de ballots s’empilent sur le carrelage blanc, en attente d’expédition.
Depuis janvier, lui et ses deux associés ont expédié plus de 20 tonnes de marchandises par fret aérien et l’équivalent de 15 conteneurs maritimes.
Ce Nigérian a aussi effectué une quinzaine d’allers-retours dans son pays, transportant à chaque fois 80 kilos de marchandises.
« Mon titre de séjour expire dans deux mois, et je pense que les autorités ne le renouvelleront pas », redoute-t-il. Lui et ses associés génèrent pourtant plus d’un million d’euros de chiffre d’affaires annuel. « Cet argent dépensé en Turquie fait tourner l’économie locale ».
« Âge d’or » révolu
L’historien Issouf Binate, enseignant à l’université Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, souligne le caractère informel de ce commerce, difficile à quantifier.
« Les « kargos » sont des activités de transition », explique-t-il, reposant souvent sur des réseaux familiaux ou amicaux.
À Laleli, beaucoup estiment que l’âge d’or du « kargo » et du commerce des valises est terminé.
« En un an, nous sommes passés d’environ trois tonnes d’expéditions hebdomadaires à 1,5 tonne », confie un jeune Congolais installé depuis cinq ans à Istanbul, sous couvert d’anonymat. « Même en trouvant des produits à bas coût, nous ne pouvons rivaliser avec la Chine ».
Quelques mètres plus loin, Arslan Arslan, un commerçant turc spécialisé dans les robes africaines, dresse le même constat : « Avant, j’avais des clients du matin au soir… mais les autorités les ont renvoyés ».
Désormais, il prospecte sur les réseaux sociaux : « Je suis sur Telegram, Instagram, Facebook. Mais ici, tout est devenu trop cher. J’ai perdu 70% de mon chiffre d’affaires en un an ».
© Agence France-Presse
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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