Le dirigeant de la société civile emprisonné Kavala affirme que les députés n’ont « plus le droit » de lui rendre visite en prison
Le philanthrope et homme d’affaires turc Osman Kavala, incarcéré depuis huit ans pour des accusations largement perçues comme politiquement motivées, a déclaré que les parlementaires n’obtenaient plus l’autorisation de lui rendre visite, rapporte l’édition turque de Deutsche Welle ce week-end.
Kavala, qui a répondu par écrit aux questions de DW, purge une peine de prison à perpétuité dans la prison de Marmara à Istanbul, un établissement de haute sécurité à l’ouest d’Istanbul où de nombreux prisonniers politiques sont détenus.
Interrogé sur la manière dont il suit les développements politiques et sociaux en Turquie depuis sa cellule, il a déclaré se tenir informé en regardant les actualités à la télévision et en lisant les journaux livrés à la prison. « Jusqu’à il y a quelques mois, je bénéficiais également des analyses des députés qui me rendaient visite. Apparemment, quelque chose a changé, puisqu’ils n’obtiennent plus l’autorisation de me voir », a-t-il ajouté.
Le sexagénaire a affirmé que l’indépendance judiciaire s’était érodée au fil des années, qualifiant les détentions arbitraires de pratique « normalisée » au sein du système judiciaire turc. « Après que le président a critiqué mon acquittement [dans le procès du parc Gezi], le processus judiciaire s’est transformé en châtiment arbitraire et l’État de droit a été détourné… Une croyance s’est répandue selon laquelle maintenir des personnes en prison, parfois pendant de longues périodes, sans justification convaincante serait une pratique normale et un droit accordé aux juges », a-t-il dénoncé.
Kavala a été initialement arrêté en octobre 2017 puis placé en détention provisoire un mois plus tard pour « tentative de renversement de l’ordre constitutionnel ». Bien que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) ait statué en 2019 que sa détention manquait de fondement raisonnable et ordonné sa libération, les tribunaux turcs ont refusé de s’exécuter.
Acquitté en février 2020 dans l’affaire du parc Gezi, il a été immédiatement réincarcéré pour « espionnage ». En avril 2022, il a écopé d’une peine de prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle pour « tentative de renversement du gouvernement », verdict confirmé par la Cour de cassation en septembre 2023. Le ministère de la Justice a rejeté une demande de révision en juillet 2024.
Interrogé sur le déclin apparent de l’attention internationale portée à son dossier, Kavala a évoqué la procédure d’infraction engagée en 2022 par le Comité des ministres du Conseil de l’Europe contre la Turquie pour non-application de l’arrêt de 2019.
«… Le Conseil de l’Europe est responsable du suivi des arrêts de la CEDH et devrait prendre des mesures appropriées dans de tels cas… Cependant, depuis trois ans, le comité s’abstient d’agir concrètement, visiblement par crainte de tendre les relations avec la Turquie », a-t-il commenté.
À la question de ses projets en cas de libération, Kavala a répondu ne pouvoir en formuler. « Ne sachant quand je serai libéré, je ne parviens pas à élaborer des projets de vie », a-t-il écrit. « J’avais 60 ans lors de mon arrestation, et j’ai passé derrière les barreaux l’essentiel du temps où j’aurais pu m’engager dans la société civile. »
Malgré des années d’emprisonnement, Kavala dit garder espoir. « Un large consensus existe parmi les partis politiques et les organisations de la société civile sur la nécessité de réformer la justice. Je crois que la majorité des citoyens partagent cette aspiration », a-t-il affirmé.
Kavala a également souligné qu’une démocratie réelle ne se limitait pas à la tenue d’élections mais exigeait l’État de droit, des médias indépendants et des collectivités locales fonctionnelles, estimant que « la tâche la plus urgente pour notre république est de reconstruire et protéger les fondements de l’État de droit ».
Début 2025, le Goethe-Institut a décerné à Kavala la médaille Goethe, distinction officielle allemande pour contributions aux échanges culturels internationaux. Le jury a salué en lui un « infatigable initiateur » continuant à promouvoir dialogue et diversité malgré son incarcération.
Le cas Kavala demeure l’un des exemples les plus emblématiques du recul démocratique en Turquie et de l’érosion de l’indépendance judiciaire. En octobre 2025, il aura passé plus de 2 900 jours en détention malgré les appels répétés à sa libération émanant de gouvernements, d’experts juridiques et d’ONG.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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