Le financement de la Turquie en Somalie suscite un débat sur la transparence et la corruption dans un contexte de difficultés économiques
Levent Kenez/Stockholm
Un nouvel accord de subvention de 30 millions de dollars entre la Turquie et la Somalie a attiré l’attention sur une relation financière qui perdure depuis 2016, alors même que les difficultés économiques en Turquie alimentent un débat public sur les dépenses à l’étranger.
L’accord, signé à Mogadiscio le 1er avril 2026 et publié dans le Journal officiel turc le 1er mai, autorise Ankara à verser à la Somalie une aide non remboursable pouvant atteindre 30 millions de dollars. Les fonds seront débloqués par tranches mensuelles plafonnées à 2,5 millions de dollars, et les autorités somaliennes devront fournir des rapports détaillant l’utilisation des fonds.
Bien que cette annonce ait retenu l’attention, la structure et l’objectif de cette subvention ne sont pas nouveaux. La Turquie accorde depuis des années des financements quasi identiques à la Somalie, formant ainsi un soutien budgétaire régulier et prévisible.
Les données compilées par Nordic Monitor montrent que la première subvention de ce type a été signée le 31 mai 2016, pour un montant total de 24 millions de dollars. Elle a été suivie d’un accord de 30 millions de dollars en 2017. D’autres subventions ont été signées en 2019, 2021 et 2023, chacune d’une valeur de 30 millions de dollars. Le dernier accord de 2026 poursuit cette tendance, portant le total des subventions publiquement déclarées depuis 2016 à au moins 174 millions de dollars.
Ces accords définissent systématiquement l’objectif du financement comme étant de soutenir le budget national somalien et de renforcer les capacités institutionnelles. En pratique, les fonds sont largement utilisés pour couvrir les dépenses gouvernementales de base, notamment les salaires des fonctionnaires et les coûts administratifs courants dans un pays encore marqué par des décennies d’instabilité.

Le soutien financier continu de la Turquie reflète une stratégie plus large qui a transformé ses relations avec la Somalie au cours des 15 dernières années. Ankara est devenu l’un des acteurs externes les plus influents dans le pays, combinant assistance humanitaire, coopération militaire et investissements économiques.
En juillet 2022, le président Recep Tayyip Erdogan a déclaré que l’aide humanitaire et au développement de la Turquie en Somalie avait dépassé le milliard de dollars au cours de la décennie précédente. Ce chiffre inclut non seulement des subventions directes, mais aussi des projets d’infrastructure, des aides d’urgence et des programmes de développement à long terme.
La présence turque en Somalie va bien au-delà des transferts de fonds. Depuis 2017, elle y exploite sa plus grande base militaire d’entraînement à l’étranger, où les forces somaliennes reçoivent une formation destinée à améliorer leur efficacité opérationnelle. Parmi les unités formées figurent les forces spéciales Gorgor, qui participent activement aux opérations antiterroristes contre les shebab.
Les programmes de formation incluent l’utilisation de véhicules blindés, la coordination entre unités d’infanterie et mécanisées, ainsi que la mobilité sur le terrain. L’objectif est de renforcer la capacité de la Somalie à mener des opérations de sécurité indépendantes et à réduire sa dépendance vis-à-vis des forces de maintien de la paix étrangères.
La coopération en matière de défense s’est encore élargie grâce à des accords formels. Un accord signé en février 2024 prévoit que la Turquie assiste la Somalie dans la protection de ses eaux territoriales pendant 10 ans. L’accord soutient également les efforts visant à développer les ressources maritimes, liant ainsi coopération sécuritaire et intérêts économiques.

L’exploration énergétique est devenue un élément de plus en plus important du partenariat. La Turquie a partiellement déplacé ses activités d’exploration énergétique vers la Somalie suite aux différends avec l’Union européenne en Méditerranée orientale concernant l’exploration pétrolière et gazière liée à Chypre. Début 2026, la Turquie a envoyé son nouveau navire de forage, le Çağrı Bey, dans les eaux somaliennes, marquant ainsi sa première opération offshore en dehors de sa propre juridiction maritime et témoignant de son intérêt croissant pour les réserves potentielles de pétrole et de gaz de la Somalie. Des navires de la marine turque ont été déployés pour soutenir et protéger ces activités d’exploration dans le golfe d’Aden et les eaux environnantes. Ces déploiements soulignent l’importance stratégique qu’Ankara accorde à la sécurisation de ses investissements et à l’expansion de sa présence dans la région.
En 2024, Erdogan a annoncé que la Turquie envisageait de construire un spatioport stratégique en Somalie afin d’assurer un accès indépendant à l’espace et de lancer des satellites construits localement. Le site a été choisi pour sa proximité avec l’équateur et ses avantages géographiques, qui devraient améliorer l’efficacité des lancements.
En décembre dernier, OYAK, le fonds de pension et d’investissement de l’armée turque, a signé un vaste accord avec la Somalie qui centralise les licences et la régulation de la pêche dans les zones maritimes du pays sous l’égide d’une nouvelle société contrôlée par OYAK, confiant ainsi une ressource naturelle stratégique à une institution liée à la défense sans expérience préalable dans la gestion des pêches.

Malgré ce cadre stratégique, la poursuite des subventions financières devient de plus en plus controversée en Turquie. Avec l’inflation, les pressions sur la monnaie et la hausse du coût de la vie qui pèsent sur les ménages, des questions se posent quant à l’opportunité de destiner des fonds publics à l’étranger.
Le gouvernement soutient que son engagement en Somalie répond à des objectifs à la fois humanitaires et stratégiques. La position géographique de la Somalie sur des routes maritimes clés et ses ressources naturelles inexploitées sont perçues comme des facteurs importants influençant l’approche d’Ankara. La Turquie a également un intérêt stratégique à s’assurer que le gouvernement somalien qu’elle soutient reste au pouvoir et ne soit pas renversé par un coup d’État ou une révolte interne. Cette considération a guidé l’engagement sécuritaire d’Ankara dans le pays, y compris dans des cas où la Turquie a apporté son soutien aux autorités somaliennes lors d’opérations visant des groupes opposés au gouvernement central.
Le 29 mars 2026, l’État régional du Sud-Ouest de la Somalie, un État fédéré semi-autonome, a accusé le gouvernement fédéral de déployer des forces formées par la Turquie et des drones fournis par la Turquie lors d’une offensive contre son administration, soulevant des allégations de dommages civils et renforçant les interrogations sur le rôle militaire croissant de la Turquie.
Le gouvernement a également rejeté ces critiques, les qualifiant de court-termistes et dépourvues de vision stratégique, tout en affirmant que la présence turque en Somalie sert de porte d’entrée pour étendre les relations à travers l’Afrique. Lors d’une réunion de la commission des affaires étrangères du parlement le 17 juillet 2025, l’ancien vice-ministre des affaires étrangères Nuh Yılmaz a évoqué la nature multidimensionnelle de l’engagement turc en Somalie, soulignant ce qu’il a qualifié de « relation particulière » entre les deux pays, fondée sur une histoire commune et des intérêts mutuels croissants. Yılmaz a comparé l’approche de la Turquie en Somalie à sa politique en Syrie, affirmant qu’une fois la sécurité établie dans un pays partenaire, les conditions deviennent plus favorables aux entreprises turques. « Lorsqu’un pays assure la sécurité dans un État partenaire, le champ s’ouvre naturellement aux hommes d’affaires turcs », a-t-il déclaré aux membres de la commission.
Les figures de l’opposition s’interrogent également sur la transparence des arrangements financiers. Certains affirment que les subventions pourraient recouper avec les liens militaires et commerciaux, notamment les achats par la Somalie d’équipements militaires fabriqués en Turquie, tels que des drones produits par une entreprise appartenant au gendre d’Erdogan et des véhicules blindés vendus par des hommes d’affaires proches d’Erdogan.

Le cas somalien reflète une tendance plus large de la politique étrangère turque, où l’aide financière, la coopération militaire et les engagements économiques sont étroitement liés.
Un exemple récent est celui du Kirghizistan, qui a acquis pour plus de 33 millions de dollars d’équipements militaires turcs, notamment des drones et des véhicules blindés, tout en bénéficiant de l’annulation intégrale d’une dette publique de près de 59 millions de dollars envers Ankara.
L’accord d’annulation de la dette, finalisé à Bichkek en novembre 2024, a été présenté publiquement par le président turc Erdogan comme un geste de soutien aux projets « d’économie verte et environnementale ». Cependant, le texte juridique de l’accord ne fait aucune référence à des initiatives climatiques ou à des engagements écologiques, ce qui suscite des inquiétudes quant au fait que la justification avancée ne soit guère plus qu’une façade diplomatique. L’annulation officielle de la dette, d’un montant total de 58,8 millions de dollars, découle d’un prêt à faible taux d’intérêt accordé par la Turquie au Kirghizistan en 2012.
Parallèlement, le Kirghizistan a acheté à la Turquie des drones armés Bayraktar TB2, ainsi que 40 véhicules blindés, dans le cadre d’un accord évalué à 300 millions de soms kirghizes (environ 33,4 millions de dollars).
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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