Les Turcs parmi les groupes les plus touchés par les déchéances de nationalité française pour liens avec le terrorisme jihadiste
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Ces dix dernières années, les Franco-Turcs sont devenus l’une des principales catégories de personnes visées par des déchéances de nationalité pour terrorisme, notamment en lien avec des organisations jihadistes comme l’État islamique (EI) ou Al-Qaïda. La France recourt de plus en plus à cette mesure administrative dans sa stratégie antiterroriste, particulièrement contre les binationaux impliqués dans l’extrémisme violent.
Ce phénomène est inédit au sein de la diaspora turque en Europe. Les analystes l’attribuent en partie au gouvernement islamiste du président Recep Tayyip Erdogan en Turquie, qui a collaboré secrètement avec des groupes jihadistes à l’étranger pour servir ses objectifs géopolitiques, notamment en Syrie après le déclenchement de la guerre civile en 2011.
Les décisions politiques du gouvernement Erdogan, ses orientations idéologiques pro-jihadistes et sa rhétorique violemment anti-occidentale ont servi de catalyseurs, rendant les Turcs plus vulnérables à la radicalisation. Ces influences, combinées à des facteurs locaux et personnels, ont créé un schéma préoccupant au sein de la communauté franco-turque.
La France, qui compte environ 1 million de personnes d’origine turque, est devenue ces dernières années l’une des cibles privilégiées des accusations d’Erdogan. Les autorités turques reprochent régulièrement à Paris d’attaquer l’islam, de nourrir l’islamophobie et de stigmatiser les musulmans.
Ünzile Nur Sert, une Turque naturalisée française, a été déchue de sa nationalité après une condamnation pour liens avec l’EI. Le Conseil d’État a rejeté son recours, estimant la décision gouvernementale légale :
« Ce à quoi nous assistons n’est pas de l’islamophobie, c’est-à-dire la peur de l’islam, mais une hostilité pure et simple envers l’islam. Oui, cette maladie de la haine anti-islam se propage comme une cellule cancéreuse », a déclaré Erdogan dans un discours le 25 mai 2021.
« La vague actuelle d’hostilité envers l’islam est menée avec des méthodes bien plus insidieuses. La stratégie de diabolisation des musulmans, lancée par l’administration américaine après le 11 septembre, a réveillé un virus préexistant dans les structures culturelles de nombreuses sociétés. »
Il a ensuite visé la France comme chef de file de cette campagne en Europe : « Aujourd’hui, certains pays européens sous l’impulsion de la France veulent remodeler l’islam selon leurs préférences. Les attaques contre le Coran, notre Prophète (que la paix soit sur lui) ou les symboles religieux sont tacitement encouragées par les États. »
Par le biais de ses services de renseignement (MIT) et de ses médias d’État, le gouvernement Erdogan instrumentalise des relais en France pour diffuser ces récits, servir les intérêts d’Ankara et orchestrer une campagne de désinformation anti-française. Ces manœuvres ont exacerbé les divisions au sein de la diaspora et affaibli le sentiment d’allégeance de certains Franco-Turcs envers leur pays d’adoption.
Logiquement, les services de sécurité français surveillent de près les Franco-Turcs, non seulement pour des liens présumés avec l’extrémisme, mais aussi pour des connivences avec le gouvernement Erdogan jugées contraires aux intérêts nationaux.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan accuse la France de mener une croisade contre l’islam :
Les procès de ces dix dernières années ne reflètent qu’une partie des défis sécuritaires français face à la radicalisation et à l’influence occulte d’Ankara. Au moins une douzaine de Franco-Turcs ont été condamnés pour terrorisme, entraînant des déchéances de nationalité via des dispositifs antiterroristes récents.
La France s’appuie sur les articles 25 et 25-1 du Code civil, autorisant l’État à retirer la nationalité aux binationaux menaçant la sécurité nationale. La procédure implique une notification du ministère de l’Intérieur, un droit de défense, un avis contraignant du Conseil d’État et un décret du Premier ministre.
Le cas le plus médiatisé est celui d’Ünzile Nur Sert, première femme déchue de la nationalité française. Née à Lyon en 1990 de parents turcs, elle s’est radicalisée à l’adolescence via la propagande jihadiste. En 2016, elle projetait des attentats contre des salles de concert et centres commerciaux parisiens.
Les enquêteurs ont découvert qu’elle avait tenté à deux reprises de rejoindre l’EI en Syrie, déclarant vouloir « faire mieux que le Bataclan », en référence à l’attentat de novembre 2015 (90 morts).

Condamnée en 2017 à cinq ans de prison (dont six mois avec sursis), elle a été libérée en 2019 avant de perdre sa nationalité en 2023. Son avocat a dénoncé une mesure « disproportionnée », mais le Conseil d’État a confirmé la décision.
Autre cas emblématique : Hicret Güneş, né à Belfort en 1986, a combattu en Syrie aux côtés de groupes jihadistes soutenus par Ankara entre 2014 et 2016. Condamné à huit ans de prison en 2020, il a été déchu de sa nationalité française en 2024.
Sedat Hot, né en 1984 à Montbéliard, a quant à lui facilité le recrutement de combattants étrangers pour l’EI. Condamné à neuf ans de prison en 2020, il a perdu sa nationalité en 2024.

Mustafa Savaş, né en 1992 à Wissembourg, s’est radicalisé avec Foued Mohamed-Aggad, futur auteur de l’attentat du Bataclan. Intercepté à deux reprises alors qu’il tentait de rejoindre la Syrie, il a écopé de huit ans de prison en 2018.
Les jumeaux Tuncay et Tugay Durmaz, nés à Gien, ont quant à eux combattu pour l’EI après s’être radicalisés en ligne. Condamnés à six ans de prison, ils ont perdu leur nationalité en 2023.
Mesut Şekerci, né en 1995 à Évreux, aurait rejoint une faction d’Al-Qaïda en Syrie à 18 ans. Condamné par contumace à dix ans de prison, il est toujours en fuite.
Au total, les Turcs constituent le troisième groupe le plus touché par les déchéances de nationalité pour terrorisme en France, derrière les Marocains et les Algériens. Ces cas illustrent les défis complexes des doubles allégeances à l’ère du terrorisme globalisé.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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