[OPINION] La crise judiciaire turque sous les projecteurs de Strasbourg
Adem Yavuz Arslan*
Cette semaine, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu une nouvelle série d’arrêts contre la Turquie, portant à 3 386 le nombre de personnes dont les droits ont été officiellement reconnus comme violés par le gouvernement turc depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016, selon des experts juridiques suivant ces affaires. Parmi eux figurent 1 225 anciens juges et procureurs, emportés dans la vaste purge qui a suivi le putsch avorté. Cette purge est devenue emblématique de la transformation autoritaire de l’État turc par le président Recep Tayyip Erdoğan.
Mais ces chiffres ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Ils n’incluent que les affaires ayant réussi à parcourir le long et ardu chemin vers Strasbourg. Des milliers d’autres requêtes ont été rejetées pour des raisons procédurales ou n’ont jamais été déposées, bloquées par la peur, des contraintes financières ou un sentiment croissant de désespoir dans le système judiciaire turc. Pris ensemble, ces cas dressent un portrait sombre : un pays où l’État de droit est devenu l’exception plutôt que la norme.
Le rôle involontaire de Strasbourg
La CEDH n’a jamais été conçue pour servir de tribunal de masse face aux abus autoritaires. Son mandat est de traiter les violations des droits individuels, non de compenser l’effondrement d’un système judiciaire entier. Pourtant, dans le cas turc, c’est précisément ce qu’elle est devenue. En 2024, une requête sur quatre pendante devant la CEDH provient de Turquie. Après l’expulsion de la Russie du Conseil de l’Europe en 2022, la Turquie a effectivement pris sa place comme premier violateur des droits humains du Conseil.
Un système judiciaire en déliquescence
Rien qu’en 2023, la CEDH a rendu 78 arrêts contre la Turquie, presque tous liés à des violations des droits démocratiques fondamentaux – droit à un procès équitable, protection contre la détention arbitraire, liberté d’expression et liberté de réunion et d’association.
Nombre de ces affaires trouvent leur origine dans les décrets-lois post-coup d’État par lesquels environ 130 000 fonctionnaires, dont des juges, procureurs, universitaires et enseignants, ont été licenciés ou détenus sans procès équitable, ainsi que le renvoi de plus de 24 000 officiers militaires. La CEDH a maintes fois statué que ces purges massives constituent non pas des violations isolées, mais des violations structurelles et systémiques de la Convention européenne des droits de l’homme.
Visages de l’injustice : Kavala et Demirtaş
Deux affaires emblématiques illustrent plus vivement que toute statistique la profonde détérioration judiciaire de la Turquie : Osman Kavala et Selahattin Demirtaş. Kavala, philanthrope et leader de la société civile, est emprisonné depuis 2017 pour des charges largement perçues comme politiquement motivées. Demirtaş, ancien co-président du Parti démocratique des peuples (HDP) pro-kurde, est en détention provisoire depuis 2016, malgré plusieurs ordres de libération.
Dans les deux cas, la CEDH a jugé que les détentions visaient à museler l’opposition politique et la société civile, non à rendre justice. La Cour a exigé leur libération immédiate. Ankara a refusé. Au lieu de se conformer, le gouvernement turc a attaqué la crédibilité de la Cour et l’a accusée d’ingérence politique.
Cette défiance a poussé le Conseil de l’Europe à engager des procédures d’infraction, une mesure rare et grave précédemment prise seulement contre la Russie de Vladimir Poutine.
Strasbourg comme dernier recours
Pour des milliers de citoyens turcs, la CEDH représente le dernier espoir fragile de justice. Mais même ici, le chemin est long et incertain. Les affaires prennent des années à être résolues. Et même lorsque les requérants gagnent, le gouvernement turc ne respecte souvent pas les arrêts. En ce sens, la CEDH est devenue un symbole à la fois de justice retardée et de justice refusée.
Pourtant, Strasbourg compte. Non seulement comme instance judiciaire mais comme miroir moral, un lieu où la communauté internationale peut constater, en termes juridiques, l’érosion de la démocratie et de l’État de droit en Turquie.
Déni, diversion et isolement
Plutôt que d’affronter ce reflet, le gouvernement d’Erdoğan tente de briser le miroir. Les responsables turcs rejettent systématiquement la CEDH comme partiale, accusent l’Europe d’hypocrisie et présentent les droits humains comme des outils d’ingérence occidentale. Ce récit peut trouver écho sur le plan intérieur, mais il isole davantage la Turquie sur la scène internationale.
Surtout, le respect des arrêts de la CEDH n’est pas optionnel. C’est une obligation fondamentale de l’appartenance au Conseil de l’Europe. En ignorant les jugements de la Cour, la Turquie ne risque pas seulement des sanctions juridiques, elle compromet sa place dans le cadre démocratique et juridique européen.
Un miroir qu’il ne faut pas briser
La CEDH a tendu un miroir à la Turquie d’aujourd’hui, et l’image qu’il reflète est troublante. Elle montre une justice privée d’indépendance, une dissidence criminalisée et des milliers d’emprisonnés non pour des actes mais pour des idées.
La question n’est plus de savoir si la Turquie viole les droits humains. Cela est établi. La vraie question est : combien de temps le Conseil de l’Europe peut-il tolérer un État membre qui défie systématiquement l’État de droit ? La Turquie n’a pas besoin de briser le miroir.
Elle doit lui faire face.
*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de deux décennies d’expérience en reportage politique, journalisme d’investigation et couverture des conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur le paysage politique turc, incluant des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que des questions plus larges liées à la liberté des médias et aux droits humains. Il a couvert des zones de conflit comme la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et a mené des recherches approfondies sur des affaires emblématiques, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix de journalisme pour son travail d’investigation. Vivant actuellement en exil à Washington, D.C., il poursuit son journalisme via des plateformes de médias numériques, dont sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
Et vous, qu'en pensez-vous ?
![[OPINION] La crise judiciaire turque sous les projecteurs de Strasbourg](https://cdzpe0ghiqjtrwxb.public.blob.vercel-storage.com/2025/07/strasbourg-1024x683.webp)



