[OPINION] La Turquie peut-elle recoller les morceaux avec Riyad et Le Caire ?
Quand la diplomatie turque faisait tourner les têtes
Vers 2010, alors que je travaillais comme jeune diplomate au ministère turc des Affaires étrangères, la politique étrangère d’Ankara connaissait une effervescence remarquable. La doctrine du « zéro problème avec les voisins », conçue par Ahmet Davutoğlu, n’était pas un simple slogan : elle se traduisait par une stratégie ambitieuse, visible sur le terrain. Des mécanismes de Conseils de coopération stratégique de haut niveau étaient mis en place avec les pays voisins, des conseils de ministres conjoints se réunissaient régulièrement, et une intense activité diplomatique s’étendait des Balkans au Caucase, du Moyen-Orient au bassin levantin. Les retombées économiques positives de cette ouverture se faisaient rapidement sentir.
L’initiative la plus audacieuse de cette période fut sans doute le projet réunissant la Turquie, la Syrie, le Liban et la Jordanie autour de la libre circulation des personnes, avec à terme une forme d’intégration douanière. Fondée sur le soft power et sur l’idée d’une interdépendance créatrice de stabilité, cette approche témoignait d’une confiance nouvelle dans le rôle régional de la Turquie.
À cette époque, Ankara s’était transformée en véritable centre diplomatique. Le président Abdullah Gül, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan et le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu multipliaient simultanément les déplacements dans différentes capitales, tandis que la Turquie accueillait un nombre croissant de visites officielles. Pour l’appareil diplomatique, cela signifiait des nuits de préparation de dossiers et un rythme de travail soutenu. Mais cette dynamique n’allait pas durer.
Le choc des révoltes arabes et le virage idéologique
À partir de 2011, les soulèvements arabes, l’approfondissement des conflits régionaux et la dérive autoritaire de la politique intérieure turque rendirent progressivement cette ligne diplomatique intenable. Après 2013, Ankara s’orienta vers une politique étrangère plus idéologique et plus interventionniste, privilégiant les instruments de la puissance dure au détriment du soft power. Cette inflexion fut théorisée sous le concept de « solitude précieuse » (değerli yalnızlık), une tentative de transformer l’isolement diplomatique en vertu morale.
En cherchant à imposer son statut de puissance régionale, la Turquie se retrouva rapidement en tension sur plusieurs fronts. La position intransigeante adoptée après la destitution militaire du gouvernement des Frères musulmans en Égypte conduisit à une rupture quasi totale avec Le Caire. L’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul provoqua une confrontation verbale sévère avec Riyad. Les Émirats arabes unis furent ouvertement accusés dans le contexte de la tentative de coup d’État du 15 juillet. La Turquie s’impliqua directement dans la guerre en Syrie, tandis que son alliance étroite avec le Qatar l’entraînait dans des rivalités régionales de plus en plus complexes.
Les limites d’une ambition régionale
Un proverbe turc dit : « Qui sème le vent récolte la tempête. » Être une puissance régionale offre des opportunités, mais impose aussi des limites. La Turquie ne disposait pas de la capacité nécessaire pour soutenir durablement une politique étrangère aussi tendue. En face, les autres acteurs ne restèrent pas passifs : des alliances inattendues virent le jour.
En 2019, l’Égypte, la Grèce, Chypre, Israël, l’Italie, la Jordanie et la Palestine créèrent le Forum du gaz de la Méditerranée orientale, laissant la Turquie à l’écart. Le projet EastMed, visant à acheminer le gaz israélien vers l’Europe en contournant la Turquie, s’inscrivait dans la même logique. En Libye également, Ankara se heurta à un bloc puissant et coordonné.
Le temps du réalisme contraint
Depuis quelques années, la Turquie tente de réparer les dégâts diplomatiques résultant de ses choix postérieurs à 2011. Le pays semble s’éloigner d’une posture de « grand frère » aux accents nationalistes pour adopter une approche plus prudente, plus réaliste, fondée sur les intérêts réciproques. Cette évolution relève moins d’un choix stratégique volontaire que d’une adaptation imposée par l’expérience du terrain et par l’augmentation des coûts politiques.
Le retrait progressif des États-Unis du Moyen-Orient, combiné à leur volonté de garantir la sécurité d’Israël tout en laissant davantage de responsabilités aux acteurs régionaux, constitue un élément structurant de ce nouvel environnement.
Du jeu d’échecs aux jeux de stratégie
Les relations internationales sont souvent comparées à une partie d’échecs. En réalité, la diplomatie contemporaine ressemble davantage aux jeux de stratégie numériques : pendant que vous jouez un coup, vos adversaires en jouent plusieurs. La Turquie s’est longtemps perçue comme un « faiseur de jeu », reléguant les autres acteurs au rôle de figurants. L’expérience a démontré que cette perception ne correspondait pas à la réalité.
Les symboles parlent parfois plus fort que les discours. Du ton ferme adopté contre l’Arabie saoudite après l’affaire Khashoggi, il ne reste aujourd’hui que peu de traces. Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, autrefois violemment critiqué par Erdoğan et les médias proches du pouvoir, est désormais qualifié de « frère ». Lors de la récente visite au Caire, le cadeau du véhicule électrique national TOGG et la photo des deux dirigeants posant ensemble dans la voiture ont résumé, à eux seuls, ce revirement spectaculaire.
Riyad et Le Caire, une normalisation sous contrainte
Les visites d’Erdoğan en Arabie saoudite et en Égypte traduisent une quête de normalisation pragmatique dictée par la géopolitique régionale. L’étape de Riyad a surtout une portée symbolique : les accords signés se limitent à des mémorandums d’entente, sans engagements contraignants ni calendriers précis, notamment dans les domaines de l’économie, de l’énergie, de la défense et du commerce. Il s’agit moins d’un manque de volonté que d’une prudence assumée.
L’étape égyptienne résume, quant à elle, le changement de logiciel de la politique étrangère turque. Après la tragédie humanitaire à Gaza, le Moyen-Orient se recompose autour de lignes de fracture plus dures, et l’Égypte s’impose comme un acteur diplomatique incontournable. Ankara reconnaît désormais qu’aucune équation régionale viable ne peut être construite sans Le Caire. Pour autant, cette normalisation reste limitée : il s’agit d’une relation contrôlée, prudente, sans rapprochement stratégique profond. En Égypte, la mémoire des positions passées de la Turquie demeure vive.
Un point mérite enfin d’être souligné : ni le président égyptien ni le prince héritier saoudien n’ont adopté une posture conciliante face à Erdoğan. Le changement de ton et de position est clairement venu de la Turquie.
La leçon du réalisme structurel
En politique étrangère, toute action provoque une réaction. Face à une Turquie cherchant à jouer le rôle de puissance dominante, les autres acteurs ont naturellement recherché l’équilibre. Le refus de l’Iran de privilégier la Turquie comme pays hôte pour certaines négociations sensibles s’inscrit dans cette logique.
La théorie du réalisme structurel rappelle une vérité simple : quels que soient leurs discours idéologiques, les États ne peuvent durablement dépasser les contraintes du système international. Lorsque les coûts augmentent, le système impose ses corrections. La récente réorientation de la politique étrangère turque apparaît ainsi moins comme un choix que comme une nécessité. Reste à savoir si cette ligne pourra s’inscrire dans la durée.
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