Plus de trois décennies plus tard, la justice reste inaccessible pour les victimes du massacre de Sivas
Trente-deux ans après la mort de 33 intellectuels et artistes dans un incendie criminel dans un hôtel de la province de Sivas en Turquie, la quête de justice se poursuit pour la communauté alévie et les autres victimes de cette attaque, rapporte le Stockholm Center for Freedom, citant le service turc de Deutsche Welle (DW).
Le 2 juillet 1993, une foule a incendié l’hôtel Madımak à Sivas, où un groupe d’écrivains, poètes et intellectuels éminents, principalement issus de la communauté alévie de Turquie, s’était réuni pour un festival culturel. Outre les 33 victimes, deux employés de l’hôtel et deux manifestants ont également péri dans les flammes.
Connu sous le nom de massacre de Madımak, cet attentat est devenu un symbole puissant des préjugés et de la haine profondément enracinés auxquels est confrontée la communauté alévie en Turquie, où les alévis représentent aujourd’hui environ 20 % de la population de 85 millions d’habitants.
Les forces de sécurité étaient présentes devant l’hôtel, mais elles sont majoritairement restées passives, et les pompiers sont intervenus tardivement. Refusant de reconnaître l’ampleur du massacre et sa dimension anti-alévie, les autorités locales et le gouvernement de l’époque ont plutôt présenté l’incident comme une attaque contre l’intellectuel de gauche Aziz Nesin, qu’ils accusaient d’avoir provoqué la population par ses critiques envers la religion et qui se trouvait dans l’hôtel au moment de l’incendie.
Bien que près de 12 000 personnes aient participé à l’émeute, seules 124 ont été arrêtées pour leur implication dans l’incendie, dont 33 condamnées à mort dans un premier temps. Cependant, ces condamnations ont été annulées par la Cour de cassation en 1998, et de nombreux auteurs ont été libérés pendant la procédure judiciaire ou graciés. En 2012, le délai de prescription a été invoqué pour classer l’affaire, malgré les protestations de la communauté alévie et des défenseurs des droits.
En 2015, un rapport publié par le Conseil d’État de la présidence (DDK) a reconnu des « négligences et manquements graves » de la part des autorités de l’État. Alors que les familles des victimes et les ONG demandaient que l’hôtel Madımak soit transformé en lieu de mémoire, le bâtiment a été exproprié par le gouvernement et est devenu un musée des sciences en novembre 2010.
Au fil des ans, il est apparu que plusieurs suspects en fuite avaient poursuivi leur vie sans encombre, certains servant dans l’armée, d’autres occupant des emplois dans des entités publiques comme les municipalités.
De plus, en 2023, le président Recep Tayyip Erdoğan a accordé une grâce à deux individus condamnés pour le massacre, Hayrettin Gül et Ahmet Turan Kılıç.
#Madımak yakıldığında genç bir anneydim. Çocuklarım henüz 1 ve 2 yaşlarındaydı. 1990’ların ilk yarısıydı, o 2 Temmuz 1993’te hissettiğim dehşeti ve şaşkınlığı unutamam. Sadece 9 yıl sonra, aile olarak başka bir dehşetin içine düştük. Türkiye’de, dehşetle geçmeyen tek bir gün bile… pic.twitter.com/2fOhkTvvbM
— şengül hablemitoğlu (@s_hablemitoglu) July 2, 2025
Şengül Hablemitoğlu, psychologue et veuve de l’historien Necip Hablemitoğlu, assassiné devant leur domicile en 2002, a déclaré que le massacre était l’un des nombreux incidents restés impunis.
« J’étais une jeune mère quand Madımak a été incendié. Mes enfants avaient à peine un et deux ans. C’était le début des années 1990. Je n’oublierai jamais l’horreur et le choc que j’ai ressentis le 2 juillet 1993. En Turquie, aucun jour n’est épargné par la douleur. Ce pays brûle toujours, parfois ses forêts, parfois ses habitants, ses animaux. Ce pays est un brasier. Et au milieu de ces flammes, des vies partent en fumée. Pire encore, la justice n’est pas rendue, les criminels sont graciés, certains s’échappent, protégés… Tout cela est si familier. Cela s’est produit sous nos yeux, encore et encore. Cela continue aujourd’hui. La douleur des survivants reste vive, un chagrin silencieux et tenace qui dure toute une vie. »
Historiquement, les alévis constituent le plus grand groupe religieux minoritaire en Turquie. Mêlant traditions chiites, soufies, sunnites et locales, l’alévisme est un courant de l’islam apparu au Moyen Âge.
La Turquie a longtemps refusé de reconnaître officiellement les alévis, et les cemevis — lieux de culte et de rassemblement communautaire pour les adeptes de l’alévisme — ne sont pas reconnus par l’État.
Par ailleurs, les crimes haineux contre les communautés alévies sont fréquents. Des cemevis ont été vandalisés à plusieurs reprises, avec des insultes et des propos injurieux tagués sur leurs murs.
La communauté subit une pression politique croissante et des discriminations sous le règne du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2002.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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