Des policiers lourdement armés font face à un couple de personnes âgées surprises dans le couloir de leur appartement. (Capture d'écran / Chaîne de télévision A Haber)
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10 ans du 15 juillet : Ankara lance une rafle de 968 personnes pour ritualiser la menace et perpétuer son récit d’État

Gabriel E. Sari

Par Gabriel E. Sari

Publié le

Les points importants

  • Le rituel de la menace ravivé en juillet 2026 : À quarante-huit heures du dixième anniversaire des événements du 15 juillet 2016, le régime d'Ankara orchestre l'arrestation de 968 personnes dans 81 provinces pour réactiver de force le « traumatisme fondateur » qui maintient son pouvoir.
  • Une mise en scène globale contre le droit international : En amalgamant des dossiers distincts pour afficher un chiffre spectaculaire, l'opération viole le principe de responsabilité individuelle et ignore délibérément les arrêts phares de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), notamment les arrêts Yalçınkaya (2023) et Yasak (2026).
  • Un outil de contrôle et d'intimidation interne : L'usage du concept flou de « structure secrète » sert d'avertissement à la bureaucratie et à la magistrature turques, maintenant un mécanisme de suspicion généralisée où le passé de chaque fonctionnaire peut être criminalisé du jour au lendemain.

En ce mois de juillet 2026, à l’aube du dixième anniversaire de la prétendue tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, le pouvoir turc vient de déployer sa recette politique favorite : la théâtralisation de la répression. Sur ordre du ministre de la Justice Akın Gürlek et du ministre de l’Intérieur Mustafa Çiftçi, une opération policière d’envergure simultanée a ciblé 968 suspects à travers les 81 provinces du país.

Sous le motif générique et extensible de « structures secrètes contemporaines » (güncel mahrem yapılanma), cette rafle massive ne répond à aucun impératif de sécurité vérifiable. Elle relève d’un rituel politique bien connu en sociologie des régimes autoritaires : le renouvellement programmé de la peur pour justifier la prolongation indéfinie de l’état d’exception.

La ritualisation de la menace pour préserver l’arbitraire

Pour l’appareil d’Ankara, le maintien du traumatisme collectif de 2016 est une condition sine qua non de sa propre survie. Si la menace était présentée comme définitivement éteinte, le pouvoir perdrait instantanément le prétexte massue qui lui permet de maintenir l’héritage liberticide des décrets-lois (KHK), les purges continues et le contrôle absolu des institutions. L’anniversaire du 15 juillet serves donc d’ancrage temporel pour envoyer un message clair à la société et à la bureaucratie : « Le danger est toujours là, notre vigilance doit être totale. »

Cette stratégie s’appuie sur une machine de propagande d’État redoutable. Dès l’annonce des ministères, l’ensemble des médias turcs — y compris de nombreuses chaînes prétendument d’opposition, paralysées par la peur du régime — ont repris en boucle les bandeaux « Alerte Info » célébrant cette « opération géante ». En applaudissant ces arrestations sans exiger la moindre preuve matérielle, une partie de la classe médiatique valide la rhétorique d’un pouvoir qui n’a plus à l’esprit que le culte de sa propre légitimité.

L’illusion du chiffre global face au droit international

Au-delà de l’effet d’annonce, les observateurs indépendants et les ONG de défense des droits humains pointent du doigt une manipulation grossière des procédures judiciaires. L’affichage d’un chiffre unique de 968 personnes interpellées sert à créer l’illusion d’une armée clandestine tentaculaire sur le point d’agir. En réalité, le pouvoir agglomère des enquêtes locales totalement distinctes et sans aucun lien fonctionnel entre elles, au mépris le plus strict du principe fondamental de la responsabilité pénale individuelle.

Les images diffusées par les autorités montrent des policiers lourdement armés enfonçant les portes de simples citoyens, parfois très âgés, sans qu’aucun élément de dangerosité imminente ou de violence ne soit documenté. Cette parodie de justice bafoue une nouvelle fois la jurisprudence internationale. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a pourtant condamné la Turquie à de multiples reprises — notamment dans les arrêts de Grande Chambre Yalçınkaya v. Turkey (2023) et le récent arrêt Yasak v. Turkey (2026) — pour violation de l’article 7 (pas de peine sans loi), rappelant que l’administration turque criminalise des actes civils banals sans caractériser l’intention criminelle individuelle. De son côté, le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire continue de marteler que ces vagues d’emprisonnements systématiques et généralisés peuvent s’apparenter à des crimes contre l’humanité.

Un message de terreur adressé à la bureaucratie

Au-delà de la mise en scène médiatique et des violations du droit international, l’objectif profond de ces 968 mandats d’arrêt est d’ordre interne. En employant le concept malléable et abstrait de « structure secrète », le régime envoie un avertissement direct aux magistrats, aux policiers et aux hauts fonctionnaires.

Le message est limpide : la loyauté envers le pouvoir doit être absolue et réaffirmée chaque jour. En démontrant que le passé de n’importe quel agent de l’État peut être exhumé et criminalisé du jour au lendemain, Ankara maintient une véritable épée de Damoclès sur l’ensemble de son administration. Ce mécanisme de « test de fidélité » permanent garantit la soumission aveugle de l’appareil d’État, interdisant toute velléité d’indépendance au sein de la justice ou de la fonction publique.

La mémoire des opprimés contre le récit d’État

En multipliant ces rituels répressifs à coup de centaines de mandats d’arrêt sans fondement, le régime trahit sa propre fragilité : il avoue son incapacité à faire tenir son récit d’État sans l’usage permanent de la terreur et de la mise en scène. Car si le régime s’épuise à mettre en scène une menace perpétuelle pour masquer sa propre fragilité, la vérité ne se plie pas aux exigences du décor. Elle demeure, invisible mais souveraine, attendant que les projecteurs de la propagande s’éteignent pour révéler les visages nus de l’injustice face au miroir de l’Histoire.

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