Ankara face au piège yéménite : qui décide, qui paiera ?
Les points importants
- - Un Parlement devant le fait accompli : L’alliance produit déjà des effets militaires sans ratification achevée ni débat public sur les engagements de la Turquie.
- - Un risque d’engrenage militaire : Un soutien limité peut entraîner Ankara plus loin dans le conflit et exposer ses intérêts en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique.
- - Des bénéfices incertains pour la Turquie : Ankara pourrait alléger le fardeau des États-Unis et d’Israël tout en assumant de nouveaux risques, sans gain clair pour sa sécurité.
Dans la mémoire turque, le Yémen évoque moins une terre lointaine que ceux qui y sont partis sans jamais revenir. La douleur des campagnes menées à la fin de l’Empire ottoman résonne encore dans une chanson populaire : « Ceux qui partent ne reviennent pas. Que se passe-t-il donc ? » Plus d’un siècle après, les nouveaux engagements militaires d’Ankara dans cette même région réveillent cette vieille plainte. L’histoire ne se répète jamais à l’identique. Mais lorsqu’un pays s’approche d’un conflit lointain en prenant des engagements aux contours mal définis, le prix payé autrefois mérite d’être rappelé.
Une alliance placée sous le signe du fait accompli
J’avais déjà évoqué dans cette chronique l’accord de défense commune de La Mecque, signé le 7 août 2026 entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan. Le gouvernement l’avait présenté comme une avancée historique, permettant aux pays de la région de prendre eux-mêmes en charge leur sécurité. Pourtant, le public n’en a toujours pas vu le texte. L’accord reste une énigme. Qu’il produise déjà des effets sans avoir été rendu public ni avoir achevé son parcours de ratification montre que le pouvoir autoritaire turc franchit une nouvelle étape. On décide, on agit, puis on demande au pays d’accepter le fait accompli.
Cette inquiétude ne porte plus sur un avenir hypothétique. Le 5 octobre, le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan, le ministre de la Défense Yaşar Güler et le chef d’état-major des armées, le général Selçuk Bayraktaroğlu, ont participé à une réunion extraordinaire à Riyad. Le communiqué publié à son issue annonce la mise en œuvre immédiate des engagements de défense collective et le déploiement rapide, en Arabie saoudite, des forces et des moyens militaires convenus. Il précise que ces mesures devront respecter les législations nationales des pays signataires. Il n’en reste pas moins que l’alliance commence déjà à produire des effets militaires.
Un Parlement tenu à l’écart
C’est ici que le rôle du Parlement prend toute son importance. Selon l’article 90 de la Constitution turque, la ratification des accords internationaux suppose, en règle générale, que la Grande Assemblée nationale l’autorise par une loi. Des exceptions existent, et cette autorisation, la ratification et l’entrée en vigueur constituent des étapes distinctes. L’envoi de troupes à l’étranger est, quant à lui, encadré séparément par l’article 92, qui prévoit également certaines exceptions. Le gouvernement doit donc expliquer clairement sur quelle base juridique il met en œuvre un engagement de défense aussi lourd de conséquences.
Je me souviens de mes années au ministère des Affaires étrangères. Même un accord de coopération culturelle, pourtant bien plus limité, pouvait attendre des années avant l’achèvement de sa procédure de ratification. À l’approche d’une visite officielle, nous cherchions parfois à obtenir son examen prioritaire au Parlement pour que les démarches soient achevées à temps. Aujourd’hui, des décisions de soutien militaire peuvent être prises alors même qu’un accord susceptible d’entraîner la Turquie dans un conflit armé n’a pas encore été ratifié.
Le Parlement n’a pas vocation à donner, après coup, un habillage juridique à des promesses faites à l’étranger. Si les députés ne découvrent les obligations du pays qu’une fois le fait accompli installé, leur pouvoir de contrôle perd une grande partie de son sens. La concentration des décisions de politique étrangère dans un cercle restreint est l’une des conséquences de l’autoritarisme qui se font sentir au-delà des frontières. Quelques personnes décident ; les coûts militaires et économiques, eux, retombent sur toute la société.
La comparaison avec l’OTAN ne suffit pas
Pour justifier l’alliance de La Mecque, on la compare souvent à l’OTAN. L’adhésion de la Turquie en 1952 avait marqué un tournant majeur dans sa relation de sécurité avec l’Occident, face à la menace soviétique. Mais même la clause de défense collective de l’OTAN ne prévoit pas que tous les membres entrent automatiquement dans la même guerre, de la même manière, à chaque attaque. Chacun apporte son aide par les mesures qu’il juge nécessaires. Présenter la comparaison avec l’OTAN comme une garantie ne dispense donc pas d’expliquer les obligations du nouvel accord.
Qu’Ankara souhaite entretenir des relations étroites avec l’Arabie saoudite se comprend. La protection des routes commerciales et la stabilité régionale servent aussi les intérêts turcs. En revanche, personne n’a encore expliqué de manière convaincante pourquoi ces intérêts exigeraient un nouvel engagement de défense collective. Lier la Turquie aux conflits d’autres pays est un choix lourd, surtout lorsque la diplomatie, la coopération dans l’industrie de défense et un soutien limité en matière de sécurité pourraient permettre d’atteindre les objectifs recherchés.
Le risque d’un engrenage militaire
Un soutien qui paraît limité aujourd’hui ne le restera pas nécessairement demain. L’envoi d’un système de défense aérienne peut conduire à protéger le personnel qui l’utilise. Cette protection peut nécessiter de nouvelles unités, lesquelles peuvent à leur tour entraîner des responsabilités opérationnelles plus larges. Si un élément du dispositif turc est pris pour cible, les limites fixées au départ deviennent encore plus difficiles à tenir. On n’entre pas toujours en guerre par une seule décision. Parfois, une succession de petits choix entraîne un pays bien plus loin qu’il ne l’avait prévu.
En regardant l’entretien filmé donné par Hakan Fidan après la dernière réunion de Riyad, son langage corporel m’a donné l’impression qu’il se demandait : « Comment avons-nous pu nous retrouver dans cette affaire ? » Dans ses propos, il n’a d’ailleurs pas annoncé directement que la Turquie enverrait des soldats.
Dans les derniers combats, ce sont les forces yéménites qui progressent sur le terrain, tandis que la coalition dirigée par Riyad fournit l’appui aérien. Autrement dit, même l’Arabie saoudite n’engage pas actuellement ses propres troupes au sol dans cette offensive. Dans ces conditions, je ne pense pas que la Turquie participe à court terme à une opération terrestre de grande ampleur. Mais un pays qui apporte un soutien militaire peut être considéré par le camp adverse comme partie prenante au conflit.
Si les Houthis voient désormais Ankara comme un adversaire direct, de nouveaux risques pourraient peser sur le transport maritime lié à la Turquie et sur ses activités dans la région. La Turquie a notamment réalisé d’importants investissements en Somalie. Ses intérêts en mer Rouge et autour de la Corne de l’Afrique ne peuvent être envisagés indépendamment de sa politique au Yémen.
Après plus de dix ans de guerre, des millions de Yéménites dépendent de l’aide humanitaire. Les Nations unies estiment que plus de 21 millions de personnes en auront besoin en 2026. Affirmer que de nouvelles opérations militaires apporteront une solution durable suppose de regarder aussi le bilan des interventions précédentes. À mon sens, il n’existe aucune formule magique capable de mettre rapidement fin à une guerre qui dure depuis si longtemps.
Quels intérêts la Turquie sert-elle ?
Les conséquences régionales de ce choix méritent, elles aussi, d’être examinées. Si la Turquie assume davantage de responsabilités face aux Houthis, elle allégera la pression que subissent les États-Unis et Israël sur ce même front. En prenant à sa charge des risques militaires tout en réduisant le fardeau stratégique des autres, elle donne l’image d’un pays qui se fait, dans la région, le « sous-traitant volontaire » des États-Unis.
Le gouvernement doit expliquer quel bénéfice concret la Turquie retire de cette alliance pour sa sécurité, quelles missions elle assumera et jusqu’où elle est prête à aller. Sans connaître la durée de la mission, son coût, sa chaîne de commandement et les conditions permettant d’y mettre fin, un soutien peut se transformer, avec le temps, en une obligation sans limites claires.
Faire à nouveau résonner la complainte du Yémen, au risque de nouvelles pertes, ne semble guère servir les intérêts nationaux de la Turquie aujourd’hui. La vie de ses jeunes et les ressources du pays ne peuvent servir de garantie à des promesses faites derrière des portes closes. Le gouvernement doit dire où il mène le pays avant qu’une nouvelle complainte ne soit écrite.
Et vous, qu'en pensez-vous ?




