Derrière le récit officiel du prétendu putsch : Kübra Yavuz lève le voile sur la vérité face à Hakan Fidan
Les points importants
- Un témoignage clé brise le silence : Dix ans après, l’ancienne lieutenante Kübra Yavuz, célèbre pour une vidéo de quelques secondes avec le chef des services secrets (MİT), livre pour la première fois sa version des faits à visage découvert.
- Des accusations de tortures d'État : Le documentaire révèle les violences extrêmes subies par les militaires dans les geôles d'Ankara après les événements, citant nommément plusieurs hauts généraux turcs.
- L'interpellation des institutions européennes : Désormais exilée en Norvège, la jeune femme porte son combat devant le Conseil de l'Europe, soutenue par des observateurs internationaux qui pointent les incohérences du récit officiel.
À l’occasion du dixième anniversaire de la prétendue tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 en Turquie, un nouveau documentaire vient bousculer le récit officiel imposé par Ankara. Intitulé « TANIK / O Günden Sonra » (TÉMOIN / Après ce jour-là), ce film donne pour la première fois la parole à l’un des témoins les plus mystéreux et les plus médiatisés de cette nuit historique : l’ancienne lieutenante Kübra Yavuz.

Pendant des années, le public turc n’a connu d’elle qu’une séquence de télévision de quelques secondes, diffusée en boucle par les médias pro-gouvernementaux. On y voyait cette officière du protocole de l’État-major raccompagner Hakan Fidan, alors puissant chef des services secrets (MİT), à sa voiture. Dix ans plus tard, exilée en Norvège, elle brise le silence pour raconter l’envers du décor.
Une soirée étrangement sereine avant la tempête
Cette nuit-là, Kübra Yavuz était l’officière de permanence au protocole de l’État-major. Sa mission ? Superviser la fin de la réunion entre le chef d’état-major Hulusi Akar et le patron du MİT, Hakan Fidan.
« Ils étaient extrêmement détendus et d’humeur joyeuse », se souvient-elle.
Rien ne laissait présager qu’un prétendu putsch militaire était en cours. Hakan Fidan quitte les lieux dans le calme. Pourtant, à peine vingt minutes après son départ, le ciel d’Ankara se déchire au bruit des chasseurs F-16 et des premiers coups de feu. Le piège venait de se refermer.
L’enfer des geôles et de la torture institutionnalisée
Le documentaire ne se contente pas de reconstruire la chronologie de cette nuit-là ; il lève le voile sur la répression féroce qui a suivi. Rappelée sous un faux prétexte le 2 août 2016, la lieutenante Yavuz est immédiatement arrêtée et conduite dans le stand de tir de l’État-major. C’est là qu’elle affirme avoir subi de longues heures de tortures physiques et psychologiques.
Sous les coups, entourée par les cris d’autres détenus soumis à des décharges électriques, elle est contrainte de signer des aveux pré-rédigés. Dans son témoignage, elle cite des noms lourds de sens au sein de l’armée turque, affirmant avoir formellement identifié parmi ses bourreaux ou donneurs d’ordres les généraux Zekai Aksakallı (alors chef des forces spéciales), İrfan Özsert et Ertuğrul Erbakan. À ce jour, ces hauts gradés n’ont fait aucune déclaration publique face à ces accusations.
Un coup d’État qui défie les règles de l’histoire
Aujourd’hui, Kübra Yavuz refuse de se murer dans le silence. Elle parcourt les institutions internationales pour témoigner des violations massives des droits humains en Turquie, où l’état d’urgence a vu le limogeage de 150 000 fonctionnaires et l’emprisonnement de dizaines de milliers de personnes.
Elle a notamment rencontré Stefan Schennach, ancien rapporteur de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE). Pour ce spécialiste des relations internationales, le déroulement des faits de la nuit du 15 juillet soulève de profondes questions:
« Si je devais faire un coup d’État, je le ferais tôt le matin, vers 3 ou 4 heures. Je prendrais le contrôle des communications, je couperais internet, la télévision et la radio », explique Stefan Schennach.
Or, cette nuit-là, les réseaux de communication sont restés actifs, permettant même au président Erdoğan d’appeler à la résistance en direct à la télévision via l’application FaceTime.
Reconstruire sur les routes de l’exil
Pour Kübra Yavuz, diplômée en enseignement de l’anglais avant de rejoindre l’armée sous les encouragements de son père, la vie a radicalement changé. Réfugiée en Norvège aux côtés de son mari, lui aussi ancien militaire, elle étudie désormais les technologies de l’information. Derrière les fjords et les hivers nordiques, elle espère un jour réaliser son rêve de jeunesse : retourner à l’université et redevenir académicienne.
But son combat reste avant tout juridique et mémoriel, pour que l’Europe n’oublie pas le sort des victimes de l’arbitraire en Turquie.
Et vous, qu'en pensez-vous ?




