Turquie : répression du mouvement Gülen : changement de nature, pas d’accalmie
Les points importants
- Changement de cible : les autorités turques ciblent désormais les activités sociales et économiques ordinaires, élargissant la répression.
- Évaluations européennes contestées : un nouveau rapport réfute l’idée d’un apaisement, démontrant que la baisse des chiffres masque une évolution des méthodes.
- Jurisprudence contournée : malgré les arrêts de la CEDH, les tribunaux turcs continuent d’inférer l’appartenance au mouvement Gülen à partir d’actes comme l’utilisation de l’application ByLock.
Un nouveau rapport conteste les évaluations européennes selon lesquelles la répression turque contre les personnes liées au mouvement Gülen, un mouvement religieux, se serait atténuée, arguant que la baisse du nombre de poursuites masque un changement dans la manière dont les autorités traquent les présumés membres et sympathisants, rapporte le Stockholm Center for Freedom.
Le rapport du 27 juillet du professeur émérite de droit Johan Vande Lanotte a examiné 342 opérations de police rapportées dans les médias turcs et sur les réseaux sociaux en 2025, qui ont abouti à 4 386 interpellations. Il a constaté que les autorités ciblaient de plus en plus les contacts sociaux, l’aide financière, l’emploi et d’autres activités qu’elles considéraient comme des preuves que le mouvement était maintenu ou réorganisé.
Ces conclusions contestent les évaluations utilisées par les autorités d’immigration de plusieurs pays européens, notamment les Pays-Bas, qui ont invoqué la baisse du nombre de poursuites et les changements dans la pratique des tribunaux turcs pour évaluer les demandes d’asile de présumés ou réels membres du mouvement. Vande Lanotte soutient que ces évaluations s’appuient trop lourdement sur les schémas des années suivant immédiatement la tentative de coup d’État de 2016 et ne tiennent pas suffisamment compte des poursuites plus récentes.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan cible les fidèles du mouvement Gülen, inspiré par le défunt prédicateur musulman Fethullah Gülen, depuis que des enquêtes pour corruption en décembre 2013 l’ont impliqué, lui ainsi que certains membres de sa famille et de son entourage. Il a rejeté ces enquêtes comme un complot des sympathisants du mouvement Gülen et a désigné le mouvement comme une Organisation terroriste en mai 2016, intensifiant une vaste répression après la tentative de coup d’État de juillet de la même année qu’il a accusé Gülen d’avoir orchestrée. Le mouvement nie toute implication dans la tentative de putsch ou toute activité terroriste.
Le rapport reconnaît que l’ampleur globale de la répression a fortement diminué depuis les premières années suivant le coup d’État manqué. Une moyenne de 1 149 opérations par an a été rapportée de 2016 à 2019, contre 431 par an de 2021 à 2025. Le nombre moyen d’interpellations annuelles est passé d’environ 28 100 à 5 950. Le rapport constate cependant que les chiffres se sont largement stabilisés depuis 2022 plutôt que de continuer à diminuer sensiblement.
Vande Lanotte soutient que la baisse numérique donne une image incomplète car l’objet des enquêtes a changé.
Près de la moitié des quelque 100 opérations de grande envergure recensées en 2025 ciblaient ce que les autorités turques décrivent comme la « structure actuelle » du mouvement, aboutissant à environ 1 500 interpellations, selon le rapport.
Les autorités ont cité des activités telles que l’organisation de rassemblements, la préparation d’étudiants aux examens, l’hébergement d’étudiants, l’organisation de voyages à l’étranger, la publication de messages favorables à Gülen ou au mouvement sur les réseaux sociaux et le maintien de contacts avec d’autres présumés membres. Les enquêteurs ont également cité des communications via des cartes SIM prépayées et des cabines téléphoniques publiques, ainsi que des applications comme WhatsApp et Jitsi.
Certaines enquêtes ont continué à s’appuyer sur l’application de messagerie cryptée ByLock et sur les comptes de la désormais disparue Bank Asya, bien que les deux remontent à environ une décennie.
Les autorités turques considèrent ByLock comme un outil secret de communication entre les partisans du mouvement Gülen depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, malgré l’absence de preuves que les messages ByLock étaient liés au putsch manqué.
Bien que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) ait clairement indiqué dans de nombreux cas que l’utilisation de l’application de messagerie ByLock ne constitue pas une infraction pénale, les interpellations et arrestations de personnes se poursuivent en Turquie pour leur prétendue utilisation de l’application ByLock.
1 033 autres personnes ont été interpellées dans 16 opérations visant des personnes ou des entreprises accusées de soutenir des personnes qui avaient été poursuivies, condamnées ou licenciées en raison de présumés liens avec le mouvement Gülen, selon le rapport.
Ces affaires comprenaient une aide financière aux familles de condamnés et des enquêtes sur des entreprises accusées d’employer un nombre important de personnes associées au mouvement, dont certaines ont été placées sous tutelle gouvernementale.
Le rapport indique que les autorités turques ont qualifié certaines aides financières aux familles touchées de financement du terrorisme ou d’aide à la réorganisation du mouvement. Il cite également des affaires impliquant des entreprises qui employaient des personnes condamnées liées au mouvement Gülen et une dans laquelle un condamné a donné des cours à l’enfant d’une autre famille touchée.
Vande Lanotte soutient que de tels cas ont rendu les motifs de poursuite moins prévisibles, car des relations sociales ou économiques ordinaires peuvent devenir une preuve d’implication continue dans le mouvement.
Les conclusions contestent également l’idée selon laquelle les poursuites actuelles se concentrent principalement sur l’armée, la police et la justice, secteurs lourdement ciblés après la tentative de coup d’État.
Le rapport a identifié 22 opérations liées à l’armée ayant abouti à 370 interpellations en 2025 et huit opérations liées à la police impliquant 201 personnes. Vande Lanotte soutient que les chiffres plus faibles dans ces secteurs sont plus probablement le résultat de licenciements massifs et de poursuites antérieurs qu’un rétrécissement délibéré de la répression.
Cette distinction pourrait être significative pour la politique d’asile européenne.
Un rapport pays du ministère néerlandais des Affaires étrangères publié en février 2025 a souligné la baisse du nombre de poursuites et indiqué que les autorités turques continuaient à se concentrer principalement sur les personnes liées au mouvement Gülen dans les services de sécurité et la justice. Un changement de politique ultérieur a indiqué que les poursuites avaient diminué en intensité et que le processus était devenu moins arbitraire, les critères de preuve étant appliqués plus strictement.
Le Conseil d’État néerlandais a confirmé l’approche révisée le 25 mars 2026. Il a constaté une « baisse quantifiable » des poursuites et a indiqué qu’il existait des indications que les tribunaux turcs, en particulier les juridictions supérieures, examinaient les preuves plus attentivement. Il a également accepté que les poursuites se concentraient principalement sur les présumés membres du mouvement Gülen dans l’appareil judiciaire et sécuritaire. Les partisans du mouvement Gülen continuent néanmoins d’être considérés comme un groupe à risque dans le cadre de la politique d’asile néerlandaise.
Vande Lanotte conteste ces deux conclusions, affirmant que son examen des affaires de 2025 montre que d’autres catégories représentent désormais davantage d’opérations et d’interpellations et que l’éventail des activités utilisées comme preuves s’est élargi.
Le rapport évalue également la réponse de la Turquie aux arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) dans les affaires Yüksel Yalçınkaya et Şaban Yasak.
La CEDH a estimé que les tribunaux turcs ne pouvaient pas déduire automatiquement l’appartenance à une organisation terroriste armée d’activités telles que l’utilisation de ByLock ou la participation à des organisations ultérieurement associées au mouvement Gülen sans établir l’intention criminelle requise pour une condamnation.
Vande Lanotte affirme que les tribunaux turcs ont imposé des conditions plus strictes pour prouver qu’une personne a effectivement utilisé ByLock, mais n’ont pas opéré le changement plus large requis par la cour européenne. Son rapport soutient que les tribunaux continuent de déduire l’intention criminelle de l’utilisation de ByLock et d’autres activités religieuses, organisationnelles ou sociales légales, plutôt que d’examiner si les accusés avaient sciemment l’intention de participer à une organisation terroriste.
Vande Lanotte a représenté les requérants dans les affaires Yalçınkaya et Yasak devant la CEDH et a participé au Tribunal Turquie, une initiative de la société civile qui a examiné les présumées violations des droits de l’homme en Turquie. Il déclare n’avoir pas représenté de demandeurs d’asile et avoir fondé la nouvelle étude principalement sur des opérations de police documentées plutôt que sur des entretiens.
Le rapport conclut que la baisse du nombre de poursuites ne doit donc pas être considérée comme une preuve que la répression elle-même s’est atténuée.
Au contraire, Vande Lanotte affirme que son objet s’est déplacé vers les activités sociales et économiques que les autorités interprètent comme des preuves d’efforts pour maintenir ou reconstruire le mouvement, laissant les personnes concernées avec moins de certitude quant aux comportements pouvant entraîner des poursuites.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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