Ankara accuse l’Occident de prolonger la guerre russo-ukrainienne
Levent Kenez/Stockholm
Dans une interview accordée mardi à la chaîne publique TRT Haber, le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a dressé un bilan critique de l’implication occidentale dans la guerre en cours entre la Russie et l’Ukraine, en mettant particulièrement l’accent sur les rôles des États-Unis et des pays européens. Selon lui, certaines politiques occidentales ont contribué à prolonger le conflit plutôt qu’à en faciliter la résolution.
Depuis le déclenchement de la guerre début 2022, la Turquie s’est positionnée comme médiatrice, prônant le dialogue et la paix. Fidan a réitéré l’appel de la Turquie à mettre fin au conflit, qualifiant cette guerre de crise géopolitique dévastatrice aux coûts humains et matériels considérables. « Ce n’est plus un conflit entre deux pays ; c’est devenu une confrontation géopolitique plus large », a-t-il déclaré, soulignant l’impact majeur sur l’Europe et le monde entier.
Alors que la Turquie a mené des initiatives diplomatiques, notamment pour faciliter les échanges de prisonniers et négocier des accords comme celui sur les céréales en mer Noire en 2022, Fidan a vivement critiqué certains pays européens et les États-Unis pour des politiques qu’il juge aggravantes. Il a affirmé que le soutien occidental à l’Ukraine a transformé cette guerre en une confrontation par procuration plus large.
« Nous ne faisons plus face seulement à une guerre entre la Russie et l’Ukraine », a déclaré Fidan. « Il y a une autre guerre qui s’y superpose, entre la Russie et d’autres pays qui se sont immiscés dans ce conflit. On ne sait plus quelle guerre alimente l’autre. »

Interrogé sur « comment interpréter le comportement de certains États européens qui attisent les flammes de la guerre alors que la paix est à portée de main ? », Fidan a pointé du doigt ce qu’il considère comme des actions déstabilisatrices de certains pays européens. Il a contrasté ces actions avec les efforts de la Turquie pour faciliter des négociations incluant des échanges de prisonniers et des accords humanitaires.
Fidan a remis en question la logique d’un soutien continu à un conflit coûteux au XXIe siècle. « Malheureusement, pour certains acteurs, le positionnement stratégique et les enjeux énergétiques semblent primer sur le bilan humain », a-t-il déclaré, suggérant que les intérêts politiques et économiques en Europe et en Occident prennent le pas sur les efforts de paix.
Concernant les États-Unis, Fidan a évoqué un changement notable entre l’administration Biden et l’ancienne administration Trump. Sous Joe Biden, les États-Unis ont adopté une position ferme en soutien à l’Ukraine, menant l’assistance diplomatique et militaire occidentale. Cependant, Fidan a suggéré que le retour de Donald Trump pourrait modifier la politique américaine.
« Sous Biden, les États-Unis ont pleinement soutenu l’Ukraine, guidant le bloc occidental », a déclaré Fidan. « Mais le retour de Trump pourrait marquer un tournant. » Il a noté que malgré les intentions affichées par Trump, de nombreuses mesures adoptées sous Biden restent en vigueur, limitant les changements immédiats. « Il faudra encore du temps pour que ces décisions suivent leur cours. Ensuite, nous pourrions voir un réel changement sous Trump », a-t-il ajouté.
Évoquant les récentes négociations de paix à Istanbul les 16 mai et 2 juin, Fidan a fait part d’un optimisme prudent malgré des progrès limités. Les réunions ont abouti à un accord pour l’échange de plus de 1 000 prisonniers et des discussions sur un cessez-le-feu potentiel. Les délégations russe et ukrainienne se sont présentées prêtes à négocier malgré l’escalade violente avant la rencontre de juin.
« Le fait qu’ils se soient rencontrés malgré de lourdes attaques en Russie montre une certaine maturité et un engagement en faveur du dialogue », a noté Fidan, sans détailler le contenu des discussions.
La Turquie se présente comme un lieu neutre et un facilitateur pour la diplomatie, mobilisant diverses ressources institutionnelles pour soutenir le processus. Fidan a évoqué des projets pour organiser un sommet réunissant les dirigeants de la Russie, de l’Ukraine et des États-Unis, sous réserve d’avancées futures.
« Cette guerre ne se réglera pas sur le champ de bataille », a-t-il affirmé. « Elle ne prendra fin que lorsque les parties reconnaîtront l’importance de s’asseoir à la même table, pas seulement en Turquie mais partout où un dialogue sincère est possible. »
Les remarques de Fidan ont suivi une deuxième série de pourparlers directs à Istanbul entre délégations russe et ukrainienne, deux semaines après une première rencontre. Les discussions, d’une durée légèrement supérieure à une heure, n’ont pas abouti à des avancées significatives selon les officiels.
Les négociations ont eu lieu un jour après des attaques de longue portée des deux côtés : l’Ukraine a mené une importante frappe de drones sur des bases aériennes russes dimanche, et la Russie a répliqué jeudi par sa plus grande attaque de drones contre des cibles ukrainiennes depuis le début de la guerre.

Lors des discussions, les représentants russes ont présenté une proposition écrite détaillant les conditions du Kremlin pour mettre fin à la guerre. Le ministre ukrainien de la Défense Rustem Umerov, à la tête de la délégation de Kyiv, a indiqué que les autorités ukrainiennes auraient besoin d’une semaine pour analyser le document avant de répondre officiellement. L’Ukraine a proposé de nouvelles discussions entre le 20 et le 30 juin selon Umerov. Le contenu de la proposition russe n’a pas été divulgué.
À titre humanitaire, les deux parties ont convenu d’échanger les corps d’environ 6 000 soldats tombés au combat et de créer une commission conjointe pour coordonner le transfert des blessés graves.
En tant que membre de l’OTAN, la Turquie a annoncé peu après le début de la guerre qu’elle ne se joindrait pas aux sanctions de l’Union européenne et des États-Unis contre la Russie, invoquant ses besoins énergétiques et sa dépendance au tourisme. Bien qu’elle ait fourni des drones militaires et des munitions à l’Ukraine, la Turquie a parallèlement facilité des activités commerciales avec la Russie que certains analystes jugent contraires à l’esprit des sanctions occidentales.
La Turquie a offert des facilités commerciales à des entreprises russes, leur permettant de continuer leurs activités via son territoire malgré les restrictions internationales. Elle a aussi permis à des pays européens de faire transiter des marchandises vers la Russie via ses frontières, créant ainsi une voie contournant partiellement les sanctions.
Malgré les avertissements fermes des États-Unis concernant ces pratiques commerciales, la Turquie n’a que partiellement suspendu certaines ventes à la Russie. Globalement, les échanges commerciaux entre les deux pays restent dynamiques, illustrant la position complexe d’Ankara entre alliances géopolitiques et intérêts économiques.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
Et vous, qu'en pensez-vous ?




