Erdogan instrumentalise les ONG turques pour projeter son pouvoir et promouvoir un agenda islamiste politique
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Une lettre signée par le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan révèle comment Ankara exploite systématiquement les organisations non gouvernementales (ONG) à l’étranger pour faire avancer ses objectifs de politique étrangère et promouvoir une idéologie islamiste divisante, suscitant des inquiétudes quant à la politisation de l’aide humanitaire.
La lettre, envoyée au bureau du président du Parlement le 17 juin, explique comment les ONG turques engagées dans des campagnes d’aide humanitaire à l’étranger sont étroitement surveillées et coordonnées par l’État. Bien que ces activités soient présentées comme des missions caritatives distribuant nourriture, vêtements et produits d’hygiène, Fidan souligne qu’elles servent également un objectif stratégique plus large : renforcer la visibilité internationale de la Turquie et étendre son influence en matière de soft power.
Selon la lettre, les ONG ne sont pas de simples acteurs indépendants mais reçoivent pour instruction d’agir « en étroite coordination avec les ambassades et consulats turcs » pour garantir que leurs activités s’alignent sur les priorités de politique étrangère d’Ankara. Cette coordination, précise la lettre, vise à tenir compte des conditions locales, des sensibilités culturelles et des besoins politiques des pays hôtes.
Le ministère des Affaires étrangères organise même des « réunions de coordination » régulières avec les ONG, ainsi qu’avec d’autres institutions étatiques, pour façonner leurs activités à l’étranger et leur fournir des « orientations » sur les priorités à adopter. En pratique, cela brouille la frontière entre l’aide humanitaire et les campagnes d’influence politique.
La lettre du ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan révèle comment la Turquie instrumentalise les ONG à l’étranger pour servir l’agenda politique du gouvernement islamiste du président Recep Tayyip Erdogan :
« Notre ministère organise également des réunions de coordination avec les ONG engagées dans des activités d’aide extérieure, avec la participation des institutions et organisations concernées, et mène divers efforts de partage d’informations sur les questions à prendre en compte dans les pays où elles opèrent », a écrit Fidan.
L’une des agences participant à ces réunions de coordination est le Service national de renseignement turc (MIT), qui a considérablement étendu ses opérations d’espionnage à l’étranger au cours de la dernière décennie. Il a constitué des réseaux d’informateurs et recruté des agents pour faire avancer l’idéologie et les objectifs du gouvernement islamiste du président Recep Tayyip Erdogan, souvent au détriment des intérêts des pays hôtes.
Le MIT a également infiltré ses agents dans des ONG opérant à l’étranger, utilisant le travail humanitaire comme couverture pour recruter des informateurs et recueillir des renseignements sur les personnes et groupes opposés au régime Erdogan.
Fidan a admis que le ministère des Affaires étrangères, qui dispose de sa propre unité de renseignement puissante connue sous le nom de Direction générale du renseignement et de la sécurité (İstihbarat ve Güvenlik İşleri Genel Müdürlüğü), fournit au ministère de l’Intérieur des informations sur les activités des ONG turques et émet des directives sur leur mode de fonctionnement.
Les critiques estiment que cette lettre révèle l’exploitation par la Turquie des groupes de la société civile à des fins géopolitiques. Plutôt que de permettre aux ONG de fonctionner indépendamment, Ankara instrumentalise l’aide humanitaire et le travail caritatif, transformant des biens de première nécessité comme les colis alimentaires et les kits d’hygiène en outils d’influence politique.

Les révélations contenues dans cette lettre, dont Nordic Monitor a obtenu une copie, interviennent alors que les accusations se multiplient sur l’exploitation par la Turquie de ses réseaux mondiaux d’ONG non seulement pour projeter son soft power, mais aussi comme couverture pour des opérations de renseignement et d’influence. En intégrant son agenda de politique étrangère dans des efforts d’aide en apparence neutres, Ankara risque d’éroder davantage la confiance dans le véritable travail humanitaire et de jeter une ombre sur les ONG turques opérant à l’étranger.
Il existe des preuves solides que la Turquie a utilisé des ONG à l’étranger pour faire avancer ses intérêts nationaux et les a employées pour mener des activités clandestines.
Par exemple, durant son mandat à la tête du MIT de 2010 à 2023, Fidan s’est appuyé sur la Fondation pour les droits et libertés humains et les secours humanitaires (İnsan Hak ve Hürriyetleri ve İnsani Yardım Vakfı, ou IHH), parmi d’autres organisations turques, pour mener des opérations de renseignement à l’étranger. En Syrie et en Libye notamment, l’IHH a été accusée de transporter des armes et des combattants et de fournir une logistique à des groupes jihadistes soutenus par la Turquie, le tout sous couvert d’aide humanitaire.
Ouvertement soutenue par le gouvernement Erdogan, l’IHH opère dans 123 pays et revendique près de 100 000 volontaires. En 2024, l’organisation a alloué une grande partie de son budget de 9,2 milliards de livres turques à des pays comme la Syrie, l’Afghanistan, la Somalie, la Palestine, le Pakistan, le Yémen, le Soudan, le Niger et le Bangladesh — des destinations où les fonds ont été soupçonnés d’aboutir entre les mains de groupes radicaux.
Une autre organisation utilisée par le gouvernement Erdogan pour faire avancer ses objectifs de politique étrangère et promouvoir son idéologie islamiste politique rigoriste est la Fondation Aziz Mahmud Hüdayi (Hudayi). Particulièrement active en Afrique et en Asie, la fondation gère des dizaines d’entités sous couvert de travail caritatif, d’éducation et d’activités humanitaires.

Une écoute classifiée publiée par Nordic Monitor en 2020 a révélé une conversation privée entre le président Erdogan et Mustafa Latif Topbaş, un homme d’affaires proche d’Erdogan et associé de Yasin al-Qadi dans des transactions secrètes en Turquie. Al-Qadi, un Saoudien d’origine égyptienne, avait précédemment été signalé par le Trésor américain et le comité des sanctions de l’ONU contre Al-Qaïda.
Selon cette écoute, Erdogan a appelé Topbaş à Niamey et lui a demandé ce dont la Fondation Hudayi avait besoin au Niger, alors qu’Erdogan effectuait une visite officielle dans le pays. « Je pense qu’il y a des amis de la Fondation [Hudayi] [à Niamey]. Ils peuvent me contacter », a déclaré Erdogan, ajoutant : « Je vais dîner avec le président [Mahamadou Issoufou]. » Erdogan a dit à Topbaş qu’il demanderait à l’ancien président Issoufou de fournir un terrain ou un bâtiment à la Fondation Hudayi au Niger. Ensuite, Topbaş a confirmé que les représentants de la fondation informeraient Erdogan des besoins de Hudayi avant le dîner officiel.
Erdogan a ensuite informé Topbaş de ses initiatives pour obtenir un terrain fourni par le gouvernement gabonais à Hudayi. « Nous avons obtenu un terrain [pour la fondation] au Gabon. Nous en discuterons à mon retour. Ils [le gouvernement gabonais] ont d’abord fourni environ 2 500 mètres carrés [de terrain], puis ils l’ont porté à 20 acres », a déclaré Erdogan à Topbaş.
La fondation était présidée par Ahmed Hamdi Topbaş, une autre figure connue pour ses liens étroits avec le président Erdogan et cousin de Latif Topbaş. La famille Topbaş est connue comme l’un des principaux soutiens financiers des politiques islamistes du président Erdogan et de son parti au pouvoir.
Une autre écoute secrète publiée par Nordic Monitor en 2023 a révélé des liens entre İbrahim Kalın, l’actuel chef des renseignements turcs, et la Fondation Hudayi. Dans l’enregistrement, Kalın, alors principal conseiller d’Erdogan, informait le défunt homme d’affaires Abdullah Tivnikli sur la manière dont le gouvernement faisait du lobbying pour le compte de la fondation lors de la tournée africaine d’Erdogan.

Les deux hommes discutaient d’une stratégie décennale visant à cultiver une génération islamiste politique en Afrique, en s’appuyant sur l’influence du gouvernement turc et des organisations islamistes affiliées.
Une autre organisation utilisée par le gouvernement Erdogan pour faire avancer ses objectifs politiques est la Fondation Turken, enregistrée en 2014 comme organisation éducative à but non lucratif 501(c)(3) auprès de l’Internal Revenue Service américain. Turken possède plusieurs propriétés aux États-Unis, sert principalement la communauté musulmane américaine et facilite l’arrivée d’étudiants turcs, dont beaucoup sont exposés à l’idéologie islamiste politique, pour étudier dans le pays.
Le lien entre Turken et ses organisations fondatrices, la Fondation Ensar et la Fondation turque pour la jeunesse et les services éducatifs (TÜRGEV) en Turquie, soulève de sérieuses inquiétudes quant aux implications potentielles de leurs activités aux États-Unis. La Fondation Ensar, ultra-religieuse, a gagné en notoriété en Turquie en raison de plusieurs affaires d’abus sexuels impliquant des mineurs dans ses dortoirs.
TÜRGEV, quant à elle, est directement liée à la famille du président Erdogan et a été impliquée dans de nombreuses initiatives éducatives et jeunesse visant à promouvoir l’islam politique. TÜRGEV et Turken ont toutes deux reçu des financements et un soutien du gouvernement Erdogan. Les jeunes formés par ces organisations ont souvent été propulsés rapidement dans des postes gouvernementaux, reflétant la stratégie à long terme de l’administration pour remodeler les institutions et agences étatiques conformément à l’idéologie islamiste politique.
Il y a de nombreuses raisons de s’inquiéter de la lettre du ministre turc des Affaires étrangères, qui détaille l’utilisation systématique par le gouvernement des ONG turques pour faire avancer les politiques du président Erdogan.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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