Le calme d’Erdoğan face à la victoire d’un leader pro-UE à Chypre-Nord lié à un partenariat de défense avec l’UE selon les analystes
Bünyamin Tekin
La réaction mesurée du président turc Recep Tayyip Erdoğan face à la victoire écrasante d’un leader pro-européen dans le nord de Chypre sous contrôle turc refléterait les efforts d’Ankara pour participer à une nouvelle initiative de défense de l’Union européenne, selon des analystes. Ceci malgré les objections grecques et chypriotes ainsi qu’une rhétorique nationaliste en Turquie qui pourraient compliquer cette ambition.
Le programme SAFE (Security Action for Europe) de l’UE, lancé en mai 2025, est une initiative de plusieurs milliards d’euros visant à renforcer la production de défense commune et les capacités d’approvisionnement en armements. La Turquie, qui possède l’une des plus grandes armées de l’OTAN mais reste hors de l’UE, a postulé pour rejoindre ce programme afin d’intégrer son industrie de défense en expansion aux chaînes d’approvisionnement européennes.
Cependant, la voie d’Ankara vers SAFE est compliquée par la Grèce et la République de Chypre, deux États membres de l’UE ayant des différends de longue date avec la Turquie sur les frontières maritimes, les droits aériens et le statut politique de Chypre. Le règlement SAFE a été adopté à la majorité qualifiée au Conseil de l’UE, mais la participation des pays non membres nécessite une approbation politique des États membres. En pratique, Athènes et Nicosie peuvent bloquer la participation turque via ces canaux politiques.
Chypre est divisée depuis l’intervention militaire turque de 1974 suite à un coup d’État soutenu par la Grèce. Le tiers nord de l’île a déclaré son indépendance en 1983 sous le nom de République turque de Chypre du Nord (KKTC), reconnue uniquement par Ankara. La République de Chypre, reconnue internationalement, a rejoint l’UE en 2004.
L’élection présidentielle du 19 octobre à Chypre-Nord a vu la victoire décisive de Tufan Erhürman, leader du Parti républicain turc (CTP) pro-fédération, face au nationaliste sortant Ersin Tatar, défenseur de la solution « à deux États » privilégiée par la Turquie. Erhürman a obtenu environ 63% des voix, avec une participation proche de 65%, selon les résultats officiels.
Le président Erdoğan a publié un bref message félicitant Erhürman, signalant une volonté de collaboration. En revanche, son partenaire de coalition d’extrême droite Devlet Bahçeli, leader du Parti d’action nationaliste (MHP), a exhorté le parlement chypriote turc à rejeter les résultats, abandonner les pourparlers fédéraux et voter pour rejoindre la Turquie en tant que « 82e province ».
Ces propos ont suscité de vives critiques du leader de l’opposition Özgür Özel (CHP), accusant Bahçeli de mépriser la volonté des électeurs chypriotes turcs et de saper les appels turcs à la reconnaissance internationale de la KKTC.
Pour Erdoğan, qui cherche à rouvrir le dialogue avec Bruxelles sur le commerce, les migrations et la défense, la victoire d’Erhürman représente à la fois un défi et une opportunité. Ce triomphe d’un candidat pro-UE et pro-fédération complique la rhétorique turque sur deux États, mais offre aussi une chance de montrer un engagement constructif avec l’Europe.
« Certains pays de l’UE s’opposent à la participation turque à SAFE, notamment la Grèce et Chypre », explique Mustafa Enes Esen, ancien diplomate turc et chercheur au think tank InstituDE basé à Bruxelles. « Tous deux perçoivent toute initiative renforçant la base militaro-industrielle turque comme potentiellement dangereuse. »
Esen note que les dirigeants grecs lient publiquement leur opposition aux contentieux non résolus en mer Égée. « Le Premier ministre grec cite par exemple les disputes persistantes sur les îles égéennes comme raison de refuser la Turquie », précise-t-il. « Pour Chypre, les capacités militaires croissantes de la Turquie sont perçues comme une menace existentielle. Ankara ne pourra donc probablement pas surmonter ces objections par des canaux bilatéraux uniquement. »
« Néanmoins, SAFE nécessite une majorité qualifiée, pas l’unanimité », rappelle Esen.
« Des dirigeants allemands et de l’OTAN tentent de convaincre la Grèce de retirer ses réserves. Si ces efforts échouent, le Conseil pourrait techniquement procéder par majorité qualifiée. L’échéance actuelle pour SAFE est le 30 novembre », ajoute-t-il.
Esen suggère que la réaction mesurée d’Ankara reflète aussi des calculs diplomatiques : « La modération turque face aux élections à Chypre-Nord pourrait viser à éviter d’antagoniser davantage les États membres en sapant le candidat pro-UE élu, ce qui compromettrait le soutien à la participation turque à SAFE. »
« Une autre explication réside dans la victoire écrasante de Tufan Erhürman. Ce score oblige la Turquie à collaborer avec lui – tout comme Erhürman, malgré son agenda pro-UE, devra coopérer avec Ankara sur des dossiers clés », analyse-t-il.
L’ancien ambassadeur Selim Kuneralp lie également le ton modéré d’Ankara à ses intérêts stratégiques dans SAFE.
« Le gouvernement veut se rapprocher de l’UE et rejoindre SAFE », écrit Kuneralp sur X.
Selon lui, la Turquie doit pour cela surmonter les objections chypriotes et grecques et « abandonner la thèse de deux États souverains » à Chypre.
« La défaite d’Ersin Tatar, identifié à cette thèse, sert donc les intérêts gouvernementaux. À mon avis, la modération des déclarations reflète cela », estime Kuneralp.
Bien que le règlement SAFE n’accorde pas de droit de veto unilatéral, la Grèce et Chypre pourraient exiger des gestes politiques comme conditions pour atténuer leur opposition.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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