L’industrie des drones turcs alimente les conflits africains et étend son influence géopolitique
Alors que les armées africaines se tournent de plus en plus vers la guerre par drones, la Turquie s’impose comme un fournisseur dominant, proposant des drones armés à bas coût qui redéfinissent les conflits régionaux, tout en soulevant des inquiétudes quant aux pertes civiles et à l’absence de responsabilité.
Le Bayraktar TB2, fabriqué par le constructeur turc Baykar, dirigé par le gendre du président Recep Tayyip Erdoğan, est devenu l’un des drones de combat les plus prisés en Afrique. Avec le modèle Akıncı, plus imposant, le TB2 a surpassé en popularité les drones chinois comme le Wing Loong dans les zones de conflit.
Les exportations de drones d’Ankara ont gagné du terrain en partie parce que, contrairement aux pays occidentaux, la Turquie n’impose aucune condition liée aux droits de l’homme sur les ventes d’armes, selon Djenabou Cisse, experte en sécurité ouest-africaine à la Fondation pour la recherche stratégique.
« C’est essentiellement à la discrétion du président », a déclaré Batu Coşkun, chercheur à l’Institut Sediq de Tripoli, soulignant que les exportations d’armes turques échappent largement aux contrôles bureaucratiques courants en Europe et aux États-Unis.
L’empreinte des drones turcs s’étend en Afrique
Des pays comme le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad se sont tournés vers les drones turcs face à l’aggravation des situations sécuritaires et à la détérioration des relations avec l’ancienne puissance coloniale française.
Au Mali, les drones turcs ont permis à l’armée de reprendre la ville septentrionale de Kidal en novembre 2023 et d’éliminer des membres du Front de libération de l’Azawad lors d’une frappe aérienne en décembre.
Au Tchad, les drones turcs ont remplacé les avions de combat français sur des bases avancées abandonnées après la fin de la coopération militaire avec la France fin 2024. Le personnel technique turc reste sur place pour assister les forces locales, bien qu’aucun accord militaire formel n’existe, seulement un contrat commercial pour l’équipement.
Des officiers militaires de plusieurs pays saluent les livraisons rapides, flexibles et économiques de la Turquie, notant que ses drones sont faciles à utiliser et nécessitent un minimum de formation.
« Avec la Turquie, nous avons une rapidité inégalée, même pas en Russie ou en Chine », a confié un haut gradé malien à l’AFP sous couvert d’anonymat.
Un outil de politique étrangère
Au-delà de l’opportunité économique, les exportations de drones turcs sont perçues comme un pilier de sa stratégie diplomatique.
« Le TB2 fait désormais partie intégrante de la politique étrangère turque, dont la stratégie est d’exporter ses produits militaires dans le monde entier », a déclaré Coşkun.
La diplomatie des drones turque a commencé avec son soutien au Gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU en Libye en 2019, où les TB2 ont été déployés contre les forces du commandant oriental Khalifa Haftar, soutenu par les Émirats arabes unis et équipé de drones chinois.
Le succès du TB2 au Nagorno-Karabakh (2020) et en Ukraine (2022) a renforcé sa réputation et la demande internationale, entraînant une flambée des commandes, malgré une portée limitée à 150 km et des performances techniques moyennes.
Son prix abordable – un système à trois drones coûte environ 6 millions de dollars, bien moins qu’un avion de combat – en fait un choix attractif pour les pays à revenus faibles ou intermédiaires cherchant une puissance aérienne tactique.
Les drones de Baykar ont été exportés dans au moins 35 pays. Beaucoup attribuent le succès de l’entreprise au président Erdoğan, qui promeut personnellement ces drones lors de ses voyages à l’étranger, aboutissant à des contrats de plusieurs millions de dollars.
Baykar figure parmi les 10 premiers exportateurs turcs tous secteurs confondus. Selon le Center for a New American Security, la Turquie produit 65 % des exportations mondiales de drones, dont 60 % pour Baykar. L’entreprise exporte plus de 90 % de sa production vers 35 pays.
Inquiétudes sur les dommages civils et l’impunité
Malgré son expansion, les exportations de drones turcs sont critiquées par des ONG et des analystes qui alertent sur les victimes civiles et le manque de transparence dans des zones de conflit comme l’Éthiopie, le Soudan ou le Burkina Faso.
En Éthiopie, où des drones turcs et chinois sont utilisés, des dizaines de civils ont été tués en avril dans une frappe sur une école à Gedeb pendant les célébrations de Pâques. Les experts évoquent un manque de formation des opérateurs ou un mépris délibéré des protocoles de ciblage.
« Les drones ont continué à cibler des civils malgré la présence de capteurs sophistiqués, de caméras haute définition et de vision nocturne », a déclaré Wim Zwijnenburg, expert en guerre des drones chez PAX.
Alors que la Turquie renforce ses liens sécuritaires avec les gouvernements africains, des analystes craignent que son influence croissante ne favorise une guerre non régulée, avec des conséquences dévastatrices pour les civils et une absence de reddition de comptes.
© Agence France-Presse avec Turkish Minute
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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